La vérité sur l’anarchie des esprits de Louise Colet, EXTRAIT

C’était le 24 mai 1871. Les soldats de Versailles venaient de se rendre maître depuis quelques heures des barricades de la rue Vavin où est située la maison que j’habite. Les détonations des mitrailleuses et des fusillades retentissaient encore dans les rues adjacentes, alternées avec les cris et les imprécations des fédérés qu’on exterminait. Les flammes des incendies se croisaient sous mes fenêtres. Je me réfugiai dans une pièce donnant sur la cour sans me douter que de ce côté le péril était plus grand encore. Tout à coup, la poudrière du Luxembourg éclata. Je suis renversée sur le parquet par la commotion et blessée à la hanche et au bras par des débris de plâtras calcinés. Des voix criaient que la maison brûlait. Je me raidis contre la douleur et descendis précipitamment l’escalier. C’était une fausse alerte mais j’étouffais et je me jetai dans la rue pour respire. L’air était incandescent ; je courais sur les pavés ensanglantés et chauds sous mes pieds comme les parois d’un cratère. Deux maisons éventrées par d’énormes lames de feu s’écroulaient à ce moment, couvrant la rue Notre-Dame-des-Champs de débris embrasés et de poussière noire. Les soldats faisaient la haie ; je me frayai un passage à travers leurs baïonnettes. J’étais vêtue je ne sais comment, des gouttes de sang coulaient de mon poignet déchiré, mes cheveux tombaient épars sur une capuche noire. Ils auraient pu me prendre pour une pétroleuse. Il y eut des femmes tout aussi innocentes qui sur l’air sinistre que je devais avoir moi-même, ou sur un mot de délation, furent ce jour-là fusillées. J’étais connue dans le quartier et j’entendis plusieurs voisins qui offraient à boire aux vainqueurs dire : c’est une dame. On me laissa passer ; j’arrivai dans la partie de la rue du Mont-Parnasse qui va jusqu’au boulevard. Je m’arrêtai forcément devant le cortège des généraux défilant à cheval en grande tenue, la poitrine couverte de toutes leurs décorations comme s’ils étaient entrés triomphant dans Berlin. Il me regardait sans doute à cause de mon accoutrement et de mon bras nu ensanglanté. Je n’en connaissais aucun mais on me désigna les généraux Mac Mahon, Vinoy et de Cissey. Ils causaient gaiement entre eux, l’air satisfait, la tête haute. J’en fis la remarque sans m’en étonner. Une des barbaries de la guerre est de transformer la sensibilité en devoir.

 

Pourtant Paris aurait pu attendrira à cette heure les plus habitués au carnage et aux scènes d’horreur. La lutte acharnée continuait dans les environs et au loin. Tout près, on entendait le sifflement des obus décrivant des paraboles par dessus les toitures puis des décharges bruyantes suivies de sourdes et longues clameurs. L’azur du ciel disparaissait sous de rouges lueurs, surgissant telles que des trombes de sang des monuments incendiés. On eût dit une immense aurore boréale. L’angoisse et la terreur étaient doublées par la défense de circuler d’un quartier à un autre. On ne connaissait pas les lieux ni l’intensité des sinistres, on pouvait s’imaginer que Paris tout entier allait s’effondrer dans les flammes. Quiconque a vu ce jour de sinistre désespoir en sentira à jamais le saisissement et l’étreinte. Derrière les généraux auxquels ils faisaient cortège, venaient les canonniers à cheval sur leurs pièces chargées. En longeant les murs, j’atteignis une maison amie qui fait face au jardin du collège Stanislas. Les maîtres de cette maison étaient absents. Je m’arrêtai sur le seuil où je trouvais des portiers. Mon attention fut attirée par des vivats, des battements de mains et des éclats de rire d’une gaieté folle. C’était un prêtre qui saluait les soldats, les appelait des braves et leur envoyait des baisers. Il trépignait radieux. On nous dit que, comme David, il allait de danser devant l’arche. Je n’oublierai jamais la physionomie à la fois papelarde et dure de cet abbé sorti tout frais vêtu, comme pour une fête, de ce collège entouré par des jardins en fleurs. Ses cheveux venaient d’être frisés autour de sa tonsure. Il avait mis pour la circonstance une soutane neuve. Il jubilait. Le dernier canonnier avait passé, sa brillante gaieté et ses acclamations frénétiques duraient encore. Son rire de sauvage m’exaspéra. Poussée par une indignation convulsive, je traversai la rue et j’allais à lui, et secouant son bras, je lui dis avec véhémence : — Qui êtes-vous donc, Monsieur, pour vous réjouir de la sorte ? Vous ne pouvez être qu’un étranger, un Prussien, sans doute ? Il me regarda ébahi, un peu tremblant. Je poursuivis :

— Ignorez vous, Monsieur, que Paris brûle, que le sang français coule à flots, qu’à heure qu’il est les malheureux otages sont peut-être égorgés, que des deux parts des milliers d’êtres succombent, et que rire d’un pareil cataclysme est infâme ! Il me toisa dédaigneusement et répliqua avec une inflexion stridente :

— Nous sommes sauvés ! Nous triomphons ! Dans ces cinq mots éclatait toute son âme. Il ajouta, accentuant chacune de ses paroles : À mon tour, je suis en droit de vous demander, Madame, qui êtes-vous donc pour ne pas applaudir au triomphe de l’ordre et de la religion ?

— Je suis, lui répondis-je, un cœur brisé que votre cœur de prêtre ne saurait comprendre. Je sens les déchirements de la patrie et de l’humanité, deux choses qui vous sont étrangères. Je m’éloignai avec dégoût de cet homme.

 

Je compris mieux encore les jours suivant la signification qu’avaient pour lui ces paroles, Nous sommes sauvés ! Nous triomphons ! Partout se montraient par nuées, à côté des soldats, ces mêmes robes noires, ces mêmes visages joyeux, ces mêmes allures affairées et vivaces. On ne vit jamais tant de décorations sur des soutanes. C’était à rendre jaloux les officiers avec lesquels les prêtres fraternisaient. Ils se disaient que tous ces désespérés qu’on fusillait par milliers déblayaient le terrain sur lequel ils allaient régner sans conteste. Ils les absolvaient froidement, les bénissant in extremis. Mais on n’en vit pas un intervenir pour sauver une victime, pas un s’attendrir sur cette génération fatalement décimée par la guerre civile. Ils passaient d’un pas ferme à travers les monceaux de cadavres. Ils ne pleurèrent pas même leur archevêque qu’ils avaient abandonné. Le jour de son convoi, leur tenue fut celle d’héritiers indifférents et avides. On aurait pu les entendre supputer entre eux de quel produit cette mort lamentable allait être à leur culte. Le prêtre de la rue du Mont-Parnasse avait dit vrai, ils triomphaient, et ils n’avaient pas la pudeur de dissimuler la joie de leur victoire. Tout le monde a pu voir cette foule de prêtres qui affluèrent à Paris, principalement dans le faubourg Saint Germain, durant les jours qui suivirent l’entrée des troupes de Versailles.

 

Le véritable artiste a été de tout temps l’antithèse de l’homme d’Église. Ce qui excite la vengeance de l’un éveille d’ordinaire la générosité de l’autre. Si par calcul et par profession, le prêtre est froidement implacable, l’artiste est spontanément attendri par inspiration et par sentiment. Mon cœur sentit donc comme une bouffée d’air salubre et rafraîchissant en voyant paraître chez moi dans ces jours de carnage un sculpteur habitant dans mon voisinage et qui se disait mon ami. La maison où il demeurait était une de celles qu’avait dévoré l’incendie et, dès le moment du péril, je m’étais assurée qu’il était sauvé et qu’il avait un asile. Je le reçus en frère, pleurai avec lui sur ce drame sanglant qui déshonore la France, et que par démence d’un côté et morgue orgueilleuse de l’autre on n’avait pas tenté de conjurer. Puis passant aux seuls soulagements possibles et aux uniques consolations permises dans ces temps de deuil public, je lui parlai de nos relations amicales, déjà anciennes, et l’engageai à partager souvent selon sa coutume, mon humble dîner.

 

Il revint les jours suivants et se trouva avec quelques amis. On venait de m’apprendre que le portier de la maison qu’il avait habitée, sur le soupçon dit avoir répandu du pétrole et allumé l’incendie, fut sur le champ fusillé, sans preuve et sans jugement dans cette terrible journée du 24 mai. Ceux qui m’avaient raconté le fait connaissait depuis longtemps la victime. Ils m’assurèrent qu’elle était innocente. Je demandai à l’artiste ce qu’il en pensait.

— Cet homme, répliqua-t-il, paraissait en en familiarité avec les fédérés. Nous l’avions vu leur offrir à boire pendant la lutte. Quand la maison prit feu, nous l’avons soupçonné et livré aux soldats de Versailles qui sont survenus juste à temps pour nous sauver.

— Et quoi ! Sans preuve sérieuse, cet homme a été fusillé, m’écriai-je, mais vous, du moins, vous n’avez pas contribué à cette exécution ?

— Ma foi, j’étais furieux comme les autres. Mon mobilier brûlait, j’avais failli périr, c’était bien l’heure vraiment d’avoir de la sensibilité !

— Mais songez donc que vous participiez à un homicide, c’est grave !

— Eh bien, tant pis ! répliqua-t-il sèchement, je vous répète que j’ai manqué être tué. Ce n’est pas une raison pour faire tuer un homme qui peut-être n’était pas coupable.

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