Une guerre sans fin

Bertrand Leclerc,  romancier, entretien pour ardemment 

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce roman ?

BL : Il y a des années j’ai écrit une sorte de sotie La main de papier où j’avais déjà mis en place les principaux protagonistes : la manchot qui a perdu la main dans les Aurès et qui quarante ans plus tard la reprend en faisant écrire livre qu’il n’a pas écrit par un jeune chroniqueur dont le père a été mobilisé au Sahara et milité au sein de la SFIO pour l’Algérie française. Lorsque j’ai eu l’occasion d’écrire une pièce radiophonique pour France Culture sur le thème de la manipulation, j’ai pensé d’emblée à cette sotie, à la possibilité de la développer.

J’ai compris que je tenais vraiment une histoire qui dépassait le Bien et le Mal, et j’ai eu envie de la développer dans un roman en abattant les préjugés que j’avais cultivés sur les bons et les méchants, la gauche et la droite, les colonialistes et les anti-colonialistes. Je me suis intéressé à l’Algérie au moment où mon père ne pouvait plus en parler. Pour mon père qui a été au Sahara, Adrar n’était pas qu’un mauvais souvenir, il a fallu que je fouille pour en savoir davantage. Mon père a manifesté les symptômes de la maladie d’alzeihmer avant 60 ans, si précoce c’est rare. Comment ne pas faire le rapport avec les Essais Nucléaires qui ont été menés dans le Sahara en 1960 ? C’est étrange car les historiens comme Benjamin Stora par exemple ne parle jamais du Sahara comme si c’était des évènements à la marge, pourtant ils sont inséparables de la Guerre d’Algérie.

Personnellement est-ce que vous vous posez en justicier, rôle que revendique votre narrateur BL ?

BL : Le mensonge idéologique a été de croire que le FLN menait un combat légitime, et je continue à le croire. C’est dans le livre de Favrelière – qui vient d’être republié par Minuit que je cite dans la Guerre sans fin, que j’ai vu trace de l’antisémitisme islamique dans les rangs de l’ALN. C’est une réalité dont on ne parle pas encore, que la France aurait été manipulée par les juifs. Ce qui m’a encore marqué, c’est quand j’ai compris que la France avait gagné la guerre. Au moment des Accords d’Évian, les militaires ont gagné la guerre mais ils l’ont aussi perdue… elle se poursuit contre les colons, puis contre les harkis. Il y a cette scène atroce relatée par Benjamin Stora de soldats français confinés dans leurs casernes avant leur départ pour le continent. On a rassemblé les harki sur la place du village et on les a obligés à boire de l’essence avant d’y mettre le feu. Pour les soldats français, c’est quelque chose de totalement monstrueux, ce sont des moments de violence inouie.

Et les essais nucléaires ?

BL : C’est un secret d’État partagé par la France et l’Algérie parce que le FLN a accepté ces essais qui faisaient partie des Accords d’Évian. Aujourd’hui encore en Algérie on ressort cette histoire dans les négociations avec la France. C’est donc un double secret d’État. La posture de la France est d’autant plus cynique qu’elle ne pourrait pas indemniser les soldats français contaminés sans indemniser la population locale du Sahara. On prétendait que c’était un désert mais c’est complètement faux. Avec les générations c’est des milliers et des milliers de gens qui ont été condamnés.

Vous menez à travers vos personnages une furieuse diatribe contre la SFIO sous la 4ème République. On ressent une forte colère. De quoi a eu peur Guy Mollet lors de son voyage en Algérie en 1956 ? Comment peut-on expliquer sa lâcheté face à un électorat de colons qui n’était certes pas acquis à la Gauche ?

BL : Je suis vraiment un enfant de 68 et ma génération a grandi dans une idéologie furieusement mensongère… J’ai une colère qui est à double ressort. Le constat du mensonge dans lequel j’ai grandi. Depuis longtemps je me sens spontanément, viscéralement de gauche. Quand on travaille sur la guerre d’Algérie, on découvre que la Gauche n’est pas du tout ce qu’elle prétendait défendre. La doxa de gauche a désigné Mitterrand comme le responsable mais il y avait tout l’appareil impliqué dans ce mensonge idéologique. La gauche a été élu sur des promesses de paix en 1956. La guerre d’Algérie est la dernière guerre contre les sous-hommes, vraiment. Les populations arabes sont des indigènes dans le département français de l’Algérie. Dans le monde nord-africain et africain, on vit toujours la conséquence de la colonisation. Je pense que la guerre civile en Algérie dans les années 90 est une conséquence de la guerre de décolonisation à travers le silence idéologique imposé par le FLN. Même la question de l’Islam aujourd’hui est liée à ce mépris dans lequel il a été tenu, c’est absurde d’accuser la religion aujourd’hui, car elle émane directement de ce passé.

Je voudrais pousser ma réflexion au-delà, revenir en amont, c’est l’autorité paternelle qui se débat encore jusqu’à la fin de la Guerre d’Algérie. L’autorité qu’incarne le père au 19è siècle s’est effondrée. Foulcaut disait qu’on avait divinisé l’homme à la mort de Dieu. En fait le père s’effondre en 14-18, et cet effondrement rebondit par la suite dans les mouvements fascistes qui en sont une expression grotesque et sans borne. Avec la guerre d’Algérie on est encore dans cet effondrement et avec Mai 68 on a acté définitivement la chute du Père. De Gaulle est une figure magnifique de cet effondrement. Il y a une scène où il remet son costume militaire pour aller parler aux Français, persuadé que tout va rentrer dans l’ordre et tout le monde se marre. La génération suivante est le résultat de cet effondrement. Tout est merveilleux, on n’a pas été touché par le Mal, c’est comme si 68 avait créé un écran de fumée qui nous rend innocent de ce qui s’est produit avant nous.

La parabole de la chance et de la poisse inscrit ce roman dans le registre tragique. Surtout elle permet de déresponsabiliser les actes des soldats français. Les soldats sont-ils aussi des victimes ? « Tout ça n’est qu’émotion » dit Patrick, « la haine est une drogue », y a t-il une jouissance à tuer dans la guerre qui suffit à elle seule à expliquer la barbarie ?

C’est quand on a dépassé la question morale qu’on peut s’emparer du sujet de la haine, en revenir à la puissance du tragique antique. Je rejoins mon interrogation initiale : qu’est-ce que c’est qu’un roman aujourd’hui ? Pour moi, le grand roman, c’est celui qui se dégage des questions morales, tout en ayant une éthique, mais c’est une éthique littéraire, quelque chose d’intrinsèque à la justesse du geste, et alors on rencontre la dimension de la « chance » fascinante dans son étymologie, même histoire que le mot hasard, la chance c’est quand les dés tombent, la cadence, le cadavre, c’est ce qui nous tombe dessus, autrefois la chance n’était pas qualifiée, on pouvait avoir bonne chance comme mauvaise chance… dans le roman c’est ce que j’ai illustré.

Ce qui provoque la barbarie, c’est la mécanique historique, c’est le rapport entre les hommes et les sous-hommes, c’est le préalable. Comment n’y a t-il pas en chaque homme quelque chose qui résiste à cette mécanique de l’histoire ? La contagion de l’émotion passe par la peur. Est-ce que j’aurais pu être affectée par cette émotion comme les jeunes soldats français ? Tuer comme ils ont tué.

Votre roman exploite la mise en abyme d’un roman que le narrateur Bertrand Leclair doit écrire au nom de Thierry Lavergne. C’est le témoignage de David Berthon, l’écrivain à la main coupée qui est à la source de ce nouveau roman de Thierry Lavergne. Ici on a à faire à une architecture très complexe, un jeu de doubles, où le lecteur s’interroge sur le rapport de Bertrand avec la guerre d’Algérie et ses multiples avatars. Quel est votre lien personnel avec la Guerre d’Algérie ?

BL : C’est vraiment un roman où tout est inventé sauf la donnée essentielle qui est à à la fin de la Guerre sans fin, la présence-absence aujourd’hui de mon père malade. Le problème que j’ai avec le roman et que je démêle de livre en livre depuis des années se résume à cette question. Comment aujourd’hui on peut faire du roman sans passer par le filtre du « je » ? J’ai une tendance à complexifier les choses, aussi par jeu, le roman c’est un terrain de liberté, et là j’ai résolu joué avec les codes de l’autofiction. En 2007, on prétendait que le nom de l’auteur dans le texte était un des critères de l’autofiction. J’ai mis mon nom, mais mon narrateur c’est un narrateur de fiction, les aventures romantico-policières que je lui prête sont complètement fictives. Bertrand, c’est un narrateur de roman. J’ai choisi mon nom pour jouer, pour déplacer les frontières. Tellement de bêtises ont été écrites sur l’autofiction, c’était une façon de perturber la mécanique critique contemporaine. À ce moment-là, j’en avais besoin pour m’autoriser au roman. Aujourd’hui le paradigme de l’autofiction est porté par Camille Laurens qui m’intéresse vraiment. Ce genre de débat est inepte. Il y a de remarquables auteurs d’autofictions et il y en a d’exécrables comme on peut le dire pour le roman. Ce qui est important c’est la présence. Balzac sur lequel je travaille actuellement en résidence à la Maison de Balzac, s’est toujours gardé de toute forme d’autobiographie, il refusait qu’on le lise sur ce mode. Mais quand vous lisez Balzac, vous constatez qu’il est omniprésent, qu’il y a une âme qui n‘appartient qu’à lui. Une grande figure du roman contemporain c’est Philip Roth, il est issu de l’autofiction avec Le complexe de Portnoy son premier roman. Il est allé au roman en partant de là, et il a mis trente ans pour se défaire de ce « je ». À partir du moment où on veut écrire un roman ancré dans la réalité sociale, cette question se pose. J’assume complètement cette question dans mon roman. Roman balzacien, c’était le symptôme de ce qu’il ne faut pas écrire si on veut faire de la littérature. C’est la grande victoire de Flaubert. J’ai le projet de faire un remake, comme on fait au cinéma, ou comme a fait Picasso, de reprendre un roman de Balzac, le cousin Ponce, un des plus beaux, me semble-t-il, pour transposer les rapports de force, à la vraisemblance, à la vérité. La question de l’autofiction, elle est seconde par rapport à celle-là. On est dans un monde très spectaculaire, la fiction est partout, qu’est-ce que c’est la fiction dans un monde de fiction ? Balzac a énormément à nous apprendre sur ce rapport à la vérité, il a une éthique du roman qui a un rapport avec la justesse, la question de la vraisemblance est omniprésente. Par les incises qu’il fait à l’intention du lecteur, il joue pour faire passer la vraisemblance en douce, au bout du compte, il y a une véritable tension à mettre en péril la vraisemblance, car ce qui compte c’est la vérité de ce qu’il raconte. La vérité, du geste, de la pensée. Les rapports de force sociaux qu’il met en scène sont encore aujourd’hui d’une vérité puissante, très noire.

Quelle a été la réception de votre roman en 2008 parce que j’ai l’impression qu’on ne parle pas des évènements littéraires comme celui que pouvait représenter votre roman à sa sortie ?

Il y a eu énormément de choses écrites sur la guerre d’Algérie depuis 1962. À chaque fois qu’on publie sur cette guerre, on s’étonne qu’il n’y ait pas eu plus de publications. C’est faux, il y en a eu énormément. Il y a au moins un chef d’oeuvre, Guyotat, quelle mémoire courte !

J’ai eu de très beaux papiers, mais le livre ne s’est pas vendu… autour de 1000 exemplaires. Pourquoi n’a -t-il pas passé le cap ? J’ai été particulièrement en colère à la sortie Des Hommes de Mauvignier … une colère noire ! Je ne voudrais pas être taxé de jalousie face au succès d’un roman, mais l’irrespect de l’éthique me choque. La particularité chronologique qu’il a adoptée, est un crescendo de violence narrative qui sert l’économie du roman, mais qui est une contre-vérité historique. On arrive aux scènes de la fin, on est à Oran en 61, l’armée est en face des français, et le roman raconte comment on jette un mouhajin d’un hélicoptère, les pieds coulés dans le béton, chose atroce qui a lieu en 57, mais pas en 61. En lisant le livre de Mauvignier, j’ai pensé vraiment qu’il n’a eu aucune éthique. Moi aussi j’ai bricolé avec l’histoire. Pour ma part, j’ai veillé à la vérité historique sur chaque détail, la question était permanente.

C’est faux qu’on a pas écrit sur la Guerre d’Algérie, mais bizarrement cette littérature a rarement été reçue. C’est une mémoire défaillante de la presse elle-même qui oublie qu’elle l’a déjà reçue à maintes reprises. Si on ne commence pas à interroger la réception, on répète le déni. Moi même, j’étais dans le déni du déni, je croyais savoir, en fait on ne sait rien sur cette guerre.

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