Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ?

La maternité symbolique, Albin Michel, 2020, entretien pour ardemment éditions 

Depuis des siècles la culture masculine se demande s’il peut y avoir éros, énergie sexuelle sans le Phallus ? Et sans le pénis ? Ce qui explique pourquoi les lesbiennes ont toujours figuré l’altérité par excellence, le tout autre, et la possibilité angoissante pour eux d’exister dans un au-delà du phallique, voir dans son envers, ou dans sa « débandade » comme on qualifia l’émergence du MLF et du FHAR en 1971 sous l’expression de « débandade du phallus ». Car la révolte des femmes et des homosexuels s’attaquait alors à la double structure phallique et patriarcale.

Est-ce pour cette raison que Jacques Lacan qualifie cette altérité, ou ce « tout autre » de « pastout ». L’éros lesbien figurerait le « pastout » en tant qu’il « subvertit l’ensemble de la structure phallique en la rendant inconsistante », commente la psychanalyste Claude-Noële Pickmann, dans un texte sur le pastout. Il « en dévoile le statut de semblant ». « Il guérit du service du père mais au prix de vérifier que dieu n’existe pas[1] ». Et pour cause. Dieu peut-il exister dans le vide, lui qui est partout ? L’autre serait le pastout phallique… ou, pourquoi pas, la femme divine.

Aujourd’hui, le doute sur l’existence d’une énergie sexuelle qui ne soit pas codifiée par le phallique a pris une nouvelle existence à travers la disparition de plus en plus fréquente du mot femme. On ne projette plus l’altérité sur LA femme, comme le dénonçait Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe en écrivant : la femme est l’Autre de l’Homme, et en tant que telle « l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le sujet, l’absolu ; elle est l’Autre ». On substitue le mot genre au mot femme, ce qui permet de faire l’économie de la véritable question posée par le désir lesbien : pourquoi désirer une femme et pas un homme ? Est-ce que cette différence « d’orientation » a un sens, une signification sociale ? Et in fine, quels sont les liens du désir pour la femme avec le biologique, la nature corporelle du désir, le physique, le pulsionnel, le soma. Le désir la femme pour la femme est-il un pur produit du conditionnement social ? Est-ce une simple question d’orientation ? Désirer une femme, quand on est une femme, est-il différent de désirer un homme ? Autant de questions qui ne sont plus posées aujourd’hui tellement la question des droits des homosexuels, notamment droit au mariage, à la famille, à la PMA, a pris le pas sur toute autre interrogation.

Pourtant, on sent bien qu’on ne pourrait pas demander : « Qu’est-ce qu’un genre désire quand il désire un autre genre ? » Le fait que ce soit une « personne de sexe féminin » qui désire une autre « personne de sexe féminin » a forcément un sens, une signification dans la vie de chacune et dans celle de la société où elle vit. Et ce n’est pas en substituant le mot genre au mot femme que l’on va comprendre pourquoi on fait ce choix amoureux qui est loin de faciliter la vie sociale des femmes. Car les lesbiennes sont toujours la 5e roue du carrosse, n’est-ce pas ? Même si leur vie sociale s’est considérablement améliorée. Mais pas tant que ça, car on ne leur donne la parole dans la société que pour dénoncer le pouvoir des hommes comme l’a fait brillamment Alice Coffin, sans aborder du tout la question du choix amoureux. « Le génie lesbien » réside-t-il dans sa capacité à dénoncer les violences masculines ? On se le demande à voir le succès remporté par ce discours dénonciateur. Mais du mystère du désir de la femme pour la femme… rien ne filtre. Cela demeure un mystère et une véritable énigme sociale engloutie sous la double problématique des genres et des droits.

La disparition du mot femme dans la langue académique y est peut-être pour quelque chose. Le mot genre se suffit à lui-même pour parler des femmes alors qu’il est loin d’avoir éliminer le mot homme de notre vocabulaire, ne serait-ce qu’à travers l’expression « droits de l’homme ». De même, l’homosexualité masculine n’a jamais perdu sa dignité de pratique essentiellement masculine tant dans l’ordre du désir que de la jouissance. Par exemple, la culture patriarcale n’a jamais qualifié les gays « d’hommes sans femme », comme elle l’a fait pour les lesbiennes en leur reprochant sans cesse d’être des « femmes sans homme ». Elle n’a pas soupçonné les gays d’avoir quelque chose en moins pour jouir entre eux, ou qu’il leur manquait quelque chose d’essentiel. C’est probablement ce qui a frappé Lacan dans son approche du rapport sexuel lorsqu’il a déclaré : « Disons hétérosexuel par définition ce qui aime les femmes quel que soit son sexe propre. »[2]

Cela signifie-t-il que les lesbiennes peuvent être assimilées aux hétérosexuelles ? Ce reviendrait alors à priver le désir lesbien de toute signification propre. A nouveau disparu des radars alors qu’il entraine une différence de statut, de visibilité et de reconnaissance sociale tout à fait évidentes. Lacan ne semble pas avoir pris la mesure de cette question. Ce qui fait dire à la psychanalyste Claude-Noële Pickmann que les lesbiennes sont l’Autre Sexe. « Les femmes lesbiennes, depuis Sappho, ont toujours été à la pointe du discours amoureux, écrit-elle, et on peut parler d’éthique dans la mesure où il s’agit de faire d’une théorie de l’amour une pratique, d’en soutenir le dire… en aimant les femmes en tant qu’elles incarnent l’Autre sexe. »[3]

Un Autre sexe plus libre de s’aventurer sur les chemins la vie et plus apte à sortir des règles. Par nécessité ontologique, pourrait-on dire. La mystique et l’érotique en donnant la preuve, eux/elles qui sont les deux faces d’un même élan de la pulsion vers l’Ailleurs. Que l’éros lesbien figure dans la culture patriarcale l’angoisse d’une jouissance au-delà du phallique, me semble évident[4]. Un au-delà sans Dieu le père tout puissant, une sorte de vide cosmique.

Dans son roman Carol, Patricia Highsmith nous offre un exemple très éclairant de ce rapport spécifique au cosmos entretenu par l’éros lesbien. Carol se passe dans les années cinquante aux États Unis et raconte la rencontre entre deux femmes dans un grand magasin, lieu par excellence de la consommation. Carole est une grande bourgeoise mariée et mère d’une petite fille. Elle vient acheter un cadeau de Noël pour sa fille auprès de Thérèse qui est étudiante en art et fait des extras comme vendeuse dans le magasin. Carole oublie volontairement ses gants sur le comptoir pour que Thérèse la contacte après avoir demandé que ses cadeaux soient livrés chez elle avant Noël. Elle donne son adresse. Thérèse l’apprend immédiatement par cœur et lui envoie une petite carte d’accompagnement. Pour la remercier, Carole l’invite à déjeuner le lendemain. Et c’est ainsi que commence leur histoire d’amour sur fond de difficile procédure de divorce entre Carole et son mari qui veut profiter de son lesbianisme pour lui enlever la garde de sa fille. En janvier, elles partent en voyage à travers les États Unis. C’est durant ce voyage qu’a lieu la « révélation » érotique.

« Thérèse éteignit la lumière. Alors Carol glissa son bras sous le cou de Thérèse, et leurs deux corps se touchèrent sur toute leur longueur, accordés comme dans une harmonie préétablie. Le bonheur était pareil à une vigne verte qui se répandait en elle, poussant de fines ramilles, éclosant des fleurs dans sa chair. Elle avait la vision d’une fleur d’un blanc pâle, tremblante comme si elle était vue dans l’obscurité ou à travers l’eau. Pourquoi les gens parlaient-ils du Ciel, se demanda-t-elle. »

Plus loin, alors qu’elles font à nouveau l’amour, elle écrit : « Un millier de souvenirs (…) traversèrent son esprit comme la chevelure lumineuse d’une comète. A présent n’était plus qu’un espace de profondeurs bleu pâle, un espace en expansion dans lequel elle prit soudain son essor, pareil à une longue flèche. La flèche parut traverser avec facilité un abîme aux dimensions impossibles, décrivant une courbe qui ne cessait, ne cessait de plonger, qui semblait ne jamais devoir s’arrêter. »

« Le moment n’aurait pu être plus parfait[5] », commente la narratrice.

Patricia Highsmith nous fait toucher du doigt ce qui se cache derrière le désir d’objet, assimilé ici au même sexe. Il se cache un désir d’envol, d’aller au-delà des limites posées par le phallique à ce qui lui échappe. Ou pour le dire autrement, un désir mystique[6], qui ne serait pas l’apanage des seules mystiques dont parle Lacan en évoquant Thérèse d’Avila. Il s’agit d’une triangulation avec l’invisible. Avec ce qu’on ne connaît pas de soi ni de l’autre. L’amour étant l’énergie qui potentialise ce désir d’habiter l’univers autrement que sur le mode phallique.

Car c’est peut-être dans cette expérience initiatique d’ouverture sur un autre monde que se déploie le mieux l’énigme du désir de la femme pour la femme.

Marie-Jo Bonnet, 29 décembre 2020

[1] Claude-Noële Pickmann, « Le pastout de Lacan… et celui de Lou », in Les psychanalystes, quelle inventivité ?, érés, n°32, p. 140.

[2] Lacan, L’Etourdi, in Scilicet 4, p. 23, et dans Autres écrits p. 467.

[3] Claude Noële Pickman, Qu’est-ce qui peut changer dans nos façons d’aimer ?, communication au colloque FEP, Saint Pétersbourg, juin 2017.

[4] Voir MJ Bonnet, “Éros lesbien, figure du pastout”, Revue Figures de la psychanalyse, 1/2018.

[5] Patricia Highsmith, Carol, Livre de poche, p. 226-227.

[6] Le film Carol réalisé par Todd Haynes (2016) avec Cate Blanchette et Rooney Mara, malgré sa force dramatique, ne traduit pas cet élan mystique.