Périmée de Christelle Reix

Périmée de Christelle Reix

Le taire qui tue

La périménopause, cette période, plus ou moins longue, précédant la ménopause.

Personne n’en parle.

Même pas tabou, le sujet est inexistant.

Tu te le prends en pleine face, tu vacilles, tu cherches des appuis dans des talons qui ne sont plus aiguilles et chez des copines plus âgées. Elles te regardent, l’air étonné, “Non, je ne me souviens pas de cette période, elle est passée, c’est tout.”

Pourquoi ?

Parce que pour toi, cette période est un tsunami organique, que tu ne reconnais plus cet amas de chairs qui hurlent à l’intérieur, que les symptômes glanés sur internet dansent en une ronde infernale qui ne semble ne jamais s’arrêter. Que les sautes d’humeur jouent au trampoline, que la prise de poids, fortement localisée au niveau abdominal se répand également dans tes cuisses et tes fesses et que ta libido est en berne. Tes cheveux sèment sur la brosse des bottes de foin et laissent apercevoir, sur le crâne, des trouées de cuir vieilli, les suées nocturnes te réveillent épuisée, grelottante d’une fièvre grippale. Les draps, nauséabonds, sentent l’égout et tu redoutes le réveil de ton mari, qui supposerait, sans aucun doute, des fuites urinaires intempestives, tant l’odeur s’y apparente.

Les bouffées de chaleur, bienvenues en hiver, s’invitent au plus chaud de l’été, ce sale été, une fournaise incandescente qui brûle non plus ton entre-jambe, comme si souvent aux beaux jours, mais tes tripes, tes os, qui coupe le souffle et laisse exsangue …

 Le souvenir d’avant

Tu te regardes dans le miroir et tu tentes, désespérée, d’y trouver une trace, infime, de la douceur, celle d’avant le sale été. Une bulle de coton blanc, vierge, naturel, sans colorant, ni triphosphate, du brut, du vrai du bio à cent pour cent. Avant.

Tu ne trouves pas. Elle n’y est plus. Gavé d’œstrogènes, ton corps s’est épaissi, double peau nécessaire pour passer ce cap féminin. L’harmonie des courbes se fait souvenir d’un hiver éclatant de vitalité. Tu redresses les épaules, attaches les cheveux, improvises une allure. Peine perdue, le mannequin frise le ridicule.

Quand la peine devient trop pesante à porter, quand la tristesse perle de tous côtés, tu te dis que là, vraiment, tu passes un sale été.

Des mois sans sexe, sans humour, sans rires, sans joie, le ‘sans’ rythmant tout ce qui peut s’en dire, toutes les descriptions, toutes les synthèses.

C’est l’année de ton sale été, c’est ainsi que tu vas t’en souvenir, dans ton agenda, dans tes cahiers. Il y a celle de tes 18 ans, le droit de voter l’hymen libéré, et celle de ton sale été.

Et ça te tombe dessus, c’est du lourd, ça fait mal, même des bleus hématomes parfois. Et tu te dis que ça ne s’arrêtera jamais, que tu vas rester dans cet état le restant de tes jours, et là, tu paniques, tu sais que tu ne tiendras pas, que c’est trop difficile.

Pré, péri, méno, pause

Combien de mots pour épingler une réalité contingente à l’être femme ?

Le sujet tabou qui réveille les hormones, les malmène, les entortille au sein même des entrailles, comme des yoyos mal élevés. Qui fait valser les émotions et mélange les humeurs de façon aléatoire et imprévisible.

L’année de ton sale été. Celui qui reste et trace à belles lettres bien grasses des rides et le sillon des larmes. Celui qui parsème la chevelure à coups de Blanco qui étincellent au soleil. Un dysfonctionnement dans un monde parfaitement huilé, une tare, une honte, dont on ne parle qu’à mots couverts et bien choisis.

Il y a comme une distance qui ne peut plus se faire, le nez qui se colle aux choses, aux moindres, aux infimes, aux infâmes.Tout est devenu grave, important, la légèreté n’est plus de mise dans ta vie quotidienne et la moindre des choses est auscultée de manière chirurgicale.

Une machine déréglée. Un corps inconnu se révèle à toi, te rappelant de manière insidieuse, les métamorphoses adolescentes. Les menstruations vont et viennent selon leur bon vouloir et les cycles se mélangent les pinceaux.

Oui, il est sale l’été.

La petite phrase “Ah, tu as tes règles !”, sous-entendu, “Oh, tu es chiante !”, s’installe à demeure. Être chiante une fois par mois était déjà difficile à vivre mais vingt-huit jours par mois, c’est l’étiquette indélébile qui s’imprime telle un code-barre sur ton front.

La libido chute du haut du pont du désir.

Tu cherches l’oubli de ta peau derrière des vêtements amples et les doigts de ton mari n’étreignent que du vide. Toutes les excuses sont d’actualité, rassemblées en un bouquet champêtre : migraine, règles, nausée, tous ces petits mots pour dire et crier “je n’ai pas envie”. Plus le goût de me frotter à toi, ni de jouir, ni de te faire jouir, plus d’appétit pour le sexe, que j’aimais tant. Les siestes crapuleuses des après-midi ensoleillés semblent bien lointaines depuis ce sale été.

Un passage

Les bouffées de chaleur, les sueurs nocturnes, les cheveux qui tombent, le ventre qui s’alourdit d’un coup d’un seul, et ce foutu gynéco qui assène : “il faudra faire avec, chère madame, ça peut durer dix ans !”.

Déjà, tu sais que ton été est foutu, et tes dix prochaines années !

Le gynéco devient tatillon, te prescrit des hormones dont il teste vraisemblablement les effets indésirable sur toi, changeant la posologie tous les 2 mois, son flip devient le tien, son god caméra triture ton vagin comme s’il cherchait un trésor qui n’existe que dans ses fantasmes de chercheur frustré. Au bout de 30 minutes de charcutage, il le trouve ce putain de fibrome que ton corps héberge et qui te fout, pourtant, la paix. Il s’alarme, s’angoisse et te transmet une panique qui fait suer ton corps et trembler tes mains.

Et ce n’est que le début …

Le corps, ton corps, devient propriété des mains d’un autre qui n’est pas ton amant, loin s’en faut, mais un docteur malhabile. Ton intimité s’offre au regard du stagiaire, tes fesses échouées douloureusement sur la table d’auscultation souffrent en silence de la froideur médicale. Tu te souviens, trente années auparavant, de la joie éprouvée à l’annonce du sexe de ton enfant, sur un monitoring semblable.

Il te vient un parallèle entre ménopause et accouchement. Ces deux mots sont parés d’un même voile mutique. Un passage dans la vie d’une femme, agrémenté d’une aura sympathique. “Donner la vie, quel cadeau. Tu verras, c’est un beau moment. On oublie tout”.

On en parle des contractions qui te broient les viscères ? De la péridurale inopérante ? De l’épisiotomie faite en urgente sans te demander ton avis ? De tes sphincters que tu sens se relâcher et la honte éprouvée ? De la mare de sang qui s’étale en coquelicot ? Du deuxième accouchement, le placenta, qu’on te sort en poussant sur ton ventre ?

On en parle de la sensation d’être niée en tant que femme quand tous les égards vont désormais à l’enfant ? De ton corps déformé par la grossesse qui tente de reprendre un peu de dignité ?

Chut, motus et bouche cousue, on ne parle pas de ce qui fait mal.

 Intime-Extime

Foldingue, à la ramasse, chiante, épuisante, cyclothymique, tels sont les mots qui t’épinglent désormais. Le regard de l’autre annihile plus sûrement qu’une kalachnikov et les troubles bipolaires s’accentuent sous le jugement de ceux qui t’entourent.

Tu t’en moques, tu tentes de t’en moquer. Ce n’est qu’un sale été.

Tu cherches des adjectifs autres, un peu plus positifs, dont tu essaies, encore, de te parer. Tu es énergique, vivante … et les mots restent lettre morte sur la langue. L’écart semble incommensurable entre l’image renvoyée et celle qui te meut, à l’intérieur, comme un petit moteur qui ronronne, mais peut, d’un coup d’un seul, bousculer les conventions, envoyer valser les codes, et partir loin, bien loin, sans attaches, libre. Le moteur s’enraye, tu le sais, tu le sens, il joue sa propre partition dissonante et ta liberté n’est qu’illusoire.

Comment vivre ta différence, certes hormonale, mais invisible, dans cette société du paraître sans être une aliénée aux yeux de tous ? Comment continuer à sourire, faire bonne figure, cultiver le bonheur à tout prix alors que les nausées te submergent et que l’acide ne quitte plus ta bouche ?

Dépressive, lessivée, fatiguée, à bout, de tout, de l’autre, de toi. Comme dirait Barbara, le mal de vivre qui s’invite de manière sournoise, qui te drague, te retourne, annihile chacun de tes sentiments, de tes gestes, de tes mots.

Quand les maux ne peuvent se dire, ils s’accrochent et dévorent chaque parcelle de peau, d’os, ou de muscle.

Deuil et mélancolie

Tu as tous les symptômes de la dépression. Tu redoutes septembre, la rentrée, les collègues, tu aimerais acter cette pause d’un certificat médical qui te permettrait de souffler, quelques temps.

Tu décides de consulter, tout pour que ça s’arrête, que tu retrouves ta vie d’avant. Le bon docteur demande ton âge et, compatissant, te dit dans un sourire que ce n’est rien, quelques changements hormonaux. Il te suggère de prendre un abonnement dans une salle de sports, toi qui fatigue à la seule vision d’un joggeur, voire de te mettre à la gymnastique, quelle horreur, avec toutes les retraitées du coin qui exhibent leurs bourrelets dans des justaucorps.

Tu prends dix ans d’un coup, tu as envie de hurler qu’il ne sait pas, qu’il est un homme, que ton âge ne signe pas à lui seul une telle absence de diagnostic.

Mais tu te tais.

Il rajoute, bon enfant, que tu as de quoi te réjouir, tu n’auras bientôt plus besoin de contraception. Ça signe le fait que tu es en train de devenir stérile, que tu ne sers plus à rien.

Périmée. Hors service. Obsolète. Date de péremption dépassée.

Tu as un deuil à faire, symbolique, tu n’enfanteras plus, voire tu vas devoir regarder le ventre de ta belle-fille s’arrondir et tu vas passer au statut de grand-mère, très prochainement. C’est une petite mort biologique qui n’a rien à voir, peu s’en faut, avec la petite mort orgasmique. Et en même temps, tu en rêves, de ne plus avoir de sang entre les jambes, de ne plus programmer l’achat de serviettes hygiéniques, de ne plus avoir de contraception, ni pilule, ni stérilet …

Dans cinq ans.

Toujours en périphérie de la ménopause.

Mais après quatre années d’obéissance médicale à ton cher gynéco, tu décideras d’envoyer valser les maudites pilules de progestérone et les séances de surcroît. Tu t’approprieras ton nouveau corps, tu l’habilleras de matières douces, d’étoffes soyeuses, tu découvriras un désir autre. Tu garderas ce sale été comme une parenthèse obligée dans ta vie de femme. Tu reconnaîtras que, oui, tu as été très chiante durant quelques années. Ton mari te le rappellera ponctuellement, saluant implicitement son courage, à lui, son abnégation, durant ce passage obligé.

Mais tu n’oublieras pas.

Pourtant,

Il est beau ce mot …

Il finit en pause, c’est beau une pause dans ce monde de vitesse effrénée.

Mais quel a le goût de ces pauses : sexuelles, relationnelles, sociales … des arrêts sous forme de panne, liés à une solitude inexorable.

Comme tant d’autres, à une époque du bonheur mis en scène qui s’affiche d’une manière ostentatoire sur tous les réseaux a-sociaux, il signe une souffrance tue…

Et personne n’en parle.

Christelle Reix

2 réflexions sur « Périmée de Christelle Reix »

  1. Belle évocation de Griselidis !
    Je suis sensible à ce que vous dites sur la ménopause… J’ai eu la chance que pour moi elle se fasse sans les douleurs habituelles…. Mais le problème n’est pas là exactement… Passé 50 ans, la société par toutes sortes de moyens nous fait comprendre (et même si nous restons attirantes) que nous sommes périmées, has been et donc pas consommables ou plutôt consommables faute de mieux.. Comme disait un homme “aimable” à son copain dans une soirée politique :” Tu as déjà essayé une vieille ?” … Notre sexualité même devient une curiosité..!
    Que faire dans une aussi sinistre situation!?
    Pour ma part j’ai choisi la ruse, un certain détachement… Et je rencontre parfois des hommes évolués pour qui l’âge n’a pas beaucoup d’importance…et qui avouent avoir aussi leurs problèmes !
    Il ne faut surtout ne pas prêter le flanc à des cons qui se nourrissent de la detresse des autres(genre medecin incompétent)
    Bien à vous

    • Merci Chantal pour ce commentaire lucide. C’est pour contrecarrer cette image de la femme vieillissante et exclue que nous avons publié ” La femme à coeur d’homme”; elle bouleverse les préjugés et les stéréotypes en se réinventant. Un récit transgressif qui questionne la signification de ce bouleversement biologique. La ménopause peut enterrer ou ressusciter une femme. À elle d’en décider !

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