Les généalogies viriles, dialogue Éric Hamraoui et Farid Baïri

GÉNÉALOGIES VIRILES

 Dialogue de Farid Baïri et Éric Hamraoui

Composé par Farid Baïri, psychologue du travail (CNAM, Paris), et Eric Hamraoui (maître de conférences HDR en philosophie au Centre de Recherche sur le Travail et le Développement du CNAM, à Paris), ce dialogue traite des modalités de la construction sociale de la virilité du point d’un vue d’un partage sensible de deux expériences de vie (celle d’un ancien ouvrier de chantier venant questionner celle du philosophe, et réciproquement). Il se structure en quatre actes tour à tour centrés sur la compréhension de la virilité sociale en tant qu’objet d’un culte de la norme, définition d’un rapport à la soumission, indice d’une anesthésie de la sensibilité ou d’une discontinuité de plans d’existence, source d’inégalité politique. Le texte de ce dialogue a été lu publiquement en mars 2005, dans le cadre du séminaire de recherche PSYGID (CNAM-INETOP) organisé par Pascale Molinier. Il a également fait l’objet d’un débat scientifique (mai 2016), en tant que fragment d’épistémologie située du genre, à l’occasion du séminaire d’approfondissement en « Psychodynamique et Psychopathologie du Travail » de l’Unité Transversale de Recherche en Psychogenèse et Psychopathologie (UTRPP) de l’Université Paris XIII.

ACTE 1 (Extrait)

Le culte de la norme

 

Scène 1 : Un devenir formaté

– F.B. : On ne naît pas viril, on le devient !
– E.H. : Sur quoi repose, selon toi, la véracité d’une telle proposition ?
– F.B. : Souviens-toi de propos tels que : « Les petites filles sont affectueuses,

plus propres, plus coquettes… que les garçons!» Ou encore: «Les petits garçons sont plus vifs, plus débrouillards, plus agressif… que les petites filles ! » Ces paroles ont certainement une influence considérable dès les premières années de la vie de l’enfant et sans doute avant. Sans compter que l’affectivité des jeunes garçons se trouve réprimée dès leur plus jeune âge : « Un petit garçon, ça ne pleure pas ! » Qu’il ait les genoux écorchés ou un gros chagrin, il doit retenir ses larmes, bref savoir garder la face.

– E.H. : À t’entendre, il me semble qu’un paradoxe surgit. Ne disais-tu pas que nous ne faisions que devenir viril ? Or, tu laisses entendre que ce devenir est non seulement formaté, mais encore préformaté. La virilité serait ainsi définissable comme conditionnement, non comme subjectivité sous simple influence.

– F.B. : Tout commence lors de l’attente de l’enfant dont la vie fœtale est déjà sa vie sociale en puissance ; l’enfant existe déjà en tant qu’enfant attendu. La contradiction n’est donc qu’apparente.

– E.H. : La vie fœtale n’est donc pour toi déjà plus la vie nue (zoé) mais la vie- forme (bios), déjà socialement structurée. Le devenir-viril que tu décris n’est donc pas épigénèse : aucune place n’y existe pour l’imprévu, le hasard, la contingence, bref, la vie.

– F.B. : C’est en effet ce que je pense, à ceci près que la structure dont tu parles n’est pas uniquement vie préformée mais vie contrainte, soumise au culte de la norme. Norme dont la littérature enfantine et les jeux seront l’expression privilégiée. Les filles seront ainsi initiées à remplir leur futur rôle de mère, en jouant à la dînette et à la poupée, aux fonctions d’accueil ou de soignante, en leur offrant une panoplie d’infirmière ou d’hôtesse. Les garçons, à qui l’on achète des panoplies de chevaliers ou de cow-boys, seront de leur côté préparés à devenir marins, pilotes de course ou de chasse… comme papa ? Non, mieux que papa encore, en étant plus viril, plus homme, donc superman ! Un garçon se fera ainsi traiter de fillette en sautant à la corde. À l’inverse, si une fille désire jouer au foot, il est très rare que ses partenaires, s’ils l’acceptent, lui passent le ballon ou l’intègrent réellement au jeu. Pourtant, pour avoir un bon jeu de jambes un boxeur doit faire au moins vingt minutes de saut à la corde par jour…

– E.H. : La boxe serait donc fauteuse de confusion des genres…

Scène 2 : L’enfance niée

– E.H. : L’école ne considère pas les enfants en tant que tels, mais comme des adultes en devenir. D’où un renforcement de la sexuation des rôles.

– F.B. : Les termes choisis pour désigner l’institution scolaire sont ici parlants. Ainsi, par exemple, le nom d’« école maternelle » n’est-il pas choisi au hasard : pourquoi pas « école enfantine » ou « école des enfants » ?

– E.H.: À la condition que celle-ci contienne autant de ferments de subversion de l’ordre viriarcal que l’École des Femmes de Molière.

– F.B. : Cela paraît pour l’heure bien utopique. En effet, à peine entrés à l’école, les enfants sentent peser sur leurs épaules le poids des conventions et des normes : « Il pleure comme une fillette ! », dit-on. Ou encore : « Une petite fille ne se bat pas ! », etc. Ainsi, la plupart des enseignant(es) s’accordent-ils pour reconnaître aux garçons et aux filles des qualités différentes : les petits garçons sont ainsi d’emblée supposés être plus vifs, plus bruyants, plus agressifs et plus querelleurs, moins disciplinés, plus désobéissants, plus menteurs ou plus paresseux ; ils s’appliquent moins, écrivent moins bien et sont plus désordonnés, plus sales, tandis que les filles sont supposées être plus dociles, plus faibles de caractère, plus pleurnicheuses, plus commères, plus rapporteuses, plus ordonnées, plus disciplinées…

– E.H. : Les mots, que saint-Augustin comparait à des « vases précieux » où le « vin d’erreur » est versé par des « maîtres ivres », se laissent ici abuser par leur hôte… D’où la confusion qui s’ensuit.

– F . B . : Cette confusion entre le signifiant et le signifié atteint son paroxysme à la puberté où l’essentiel des stéréotypes amoureux masculins et féminins sont intériorisés. Les uns jouent les séducteurs, les autres attendent le grand amour. Les adolescents sont en outre soumis au conditionnement de la publicité exaltant les valeurs viriles et le goût de l’aventure (même se raser en est une…). Tout est là pour nous rappeler constamment les rôles attribués à chacun et entretenir les inégalités entre les sexes que l’on retrouve ainsi plus tard dans le monde du travail dont l’organisation a depuis toujours été conçue par les hommes. Nous devenons virils parce que le monde est viril.

Scène 3 : Travail et virilité

– F .B. : Une analogie concernant les logiques d’avancement et de rétrogradation existe entre les armées modernes et les entreprises, depuis le milieu du XVIIIe siècle. L’élévation dans la hiérarchie de ceux qui ont le droit de punir et de récompenser n’est possible que si le salarié répond à ce que l’on attend de lui en fonction de son grade ou de son rang. C’est donc la « carrière » (terme d’abord militaire et diplomatique) qui constitue la colonne vertébrale de la hiérarchisation et de la sanction au sein des entreprises, permettant de passer du statut de celui qui subit la discipline au statut de celui qui la fait appliquer (management), puis à la position dominante et ultime de celui qui la pense, avec son corollaire de systèmes de contrôle et de réglementations (dirigeant).

– E.H. : « Faire carrière » est pourtant de moins en moins possible dans le régime flexible, où tout est à recommencer chaque matin3 – F.B. : Et pourtant, quel bonheur de se lever le matin dans l’idée de forger son avenir et son destin d’homme !

– E.H. : J’imagine que tu parles par expérience.

– F.B. : Je n’ai en effet jamais dissocié le fait d’être homme de celui de travailler. Un jour où je me promenais aux puces de saint-Ouen où j’habitais, accompagné de deux de mes copains d’enfance, Aziz et Bachir, je croisai une femme de corpulence imposante qui nous dit : « Alors les jeunes, on cherche du boulot?» J’avais 11 ans et j’étais élève en classe de sixième. Tout en acquiescant, je n’osai dire oui. (La dame s’était adressée à moi en particulier.) De retour à la maison, j’en parlai à ma mère. Assis dans son fauteuil, mon père se leva subitement, s’habilla, me prit par la main et me demanda où rencontrer cette dame. Il serait, j’en suis aujourd’hui certain, resté impassible si j’avais parlé de l’école. Arrivés devant la dame qui m’avait proposé du travail, il me présenta et donna son accord. Mon père et ma future employeuse étaient dans l’illégalité (ce dont mon père n’était pas conscient). La dame me dit qu’elle attendait que je travaille le samedi et le dimanche de 8h30 à 20h, ainsi que le lundi soir après les cours pour 25 francs par jour et 10 francs le lundi soir. Je ne pourrais donc faire mes devoirs le week-end, ni le lundi soir. J’ai donc appris à travailler efficacement et rapidement. Ainsi, le jour du bac, ai-je rendu ma copie de maths en une heure au lieu de deux heures et demie. J’ai obtenu 20/20. Mon père m’avait pourtant souvent dit : « Vite et bien ne vont pas ensemble ! »

– E.H. : Ce que tu viens de dire me laisse sincèrement admiratif et me fait beaucoup réfléchir, moi qui n’ai jamais travaillé au collège pour gagner un peu d’argent. Je disposais en effet du temps nécessaire pour faire mes devoirs, dessiner, faire des recherches historiques à la mairie de mon village ou aux archives départementales. Ma participation aux travaux domestiques (chercher du bois à la remise ou des briquettes à la cave) et de jardinage (désherbage, sarclage et arrosage) ne s’apparentait nullement à un travail effectué à l’extérieur.

– F.B. : Parvenu à l’âge adulte, je me souviens d’une scène qui a quelque peu tempéré mon enthousiasme premier sans heureusement amoindrir mon amour du travail bien fait. Ce jour-là, mes collègues et moi-même devions « tirer un câble » d’alimentation électrique de 5 à 6 cm de diamètre entre deux bâtiments distants d’une centaine de mètres. Le seul moyen d’y parvenir était de passer par des vides sanitaires qui reliaient ces deux bâtiments. Ces vides sanitaires mesuraient entre 80 cm et 1 m de hauteur. Il fallait donc prendre ce câble et ramper. Il faisait noir, les rats étaient nombreux et tout était rempli de poussière, le sol était gondolé par la terre et une odeur nauséabonde s’en échappait. Qui allait se dévouer pour exécuter ce travail ? Je me souviens avoir éprouvé un malaise devant mes collègues qui baissaient la tête et qui ne disaient mot. Je me suis dévoué parce que ce travail devait être fait. Une odeur tenace me colla à la peau durant plusieurs jours.

– E.H. : Ton effort ne s’inscrivait pas ici, me semble-t-il, dans une logique de comportement de genre démonstrative de ta virilité, relevant d’une sémantique de combat et de violence comme source d’imaginaire et de stylisation des rapports entre les hommes.

Scène 4 : « L’horreur virile »

– E.H. : Ce formatage des esprits, des attitudes, et donc des corps, dont tu viens de décrire les étapes de la pré-natalité à l’âge adulte a, me semble-t-il, à la fois pour cause et conséquence la séduction et l’attrait secrets exercés par la virilité – ce que l’écrivain Albert Cohen appelle « horreur virile » dans Belle du Seigneur (1968) :

« Ma beauté, dit-il, c’est (…) une certaine longueur de viande, un certain poids de viande et des osselets de bouche au complet. (…) Cette longueur, ce poids et ses osselets (…), si je ne les ai pas, malheur à moi.

Ces dames éprises de spiritualité tiennent aux petits os ! (…) S’il en manque deux ou trois, ces angéliques ne peuvent goûter mes qualités morales et leur âme ne marche pas !

(…) Tout ce qu’elles veulent est qu’on n’en parle pas clairement, et qu’on fasse du faux-monnayage, et qu’on dise des mots de grande distinction, mes ennemis personnels, et qu’au lieu de cent quatre-vingts centimètres et osselets on dise noble prestance et sourire personnel. (…) La noblesse est affaire de vocabulaire.

Affreux. Car cette beauté qu’elles veulent toutes (mais pas seulement elles, suis-je ici tenté d’ajouter), paupières battantes, cette beauté virile qui est haute taille, muscles durs et dents mordeuses, cette beauté qu’est-elle sinon témoignage de jeunesse et de santé, c’est-à-dire de force physique, c’est-à-dire de ce pouvoir de combattre et de nuire qui en est la preuve, et dont le comble, la sanction et l’ultime secrète racine est le pouvoir de tuer, l’antique pouvoir de l’âge de pierre, et c’est ce pouvoir que cherche l’inconscient des délicieuses, croyantes et spiritualistes. »

Un peu plus loin, Cohen, feignant sans doute d’ignorer les véritables us et coutumes des sociétés de primates, ajoute :

« Babouinerie partout. Babouinerie et adoration animale de la force, le respect pour la gent militaire, détentrice du pouvoir de tuer (ce respect est-il partagé par toutes les mères de soldats ?). Babouinerie, l’émoi de respect lorsque les gros tanks défilent. Babouinerie, les cris d’enthousiasme pour le boxeur qui va vaincre, babouinerie les encouragements du public. Vas-y, endors-le ! Et lorsqu’il a mis knok out l’autre, ils sont fiers de le toucher, de lui taper dans le dos. C’était du sport, ça ! crient-ils. (…)

Babouinerie, partout. Babouines, les foules passionnées de servitude, frémissantes foules en orgasme d’amour lorsque paraît le dictateur au menton carré, dépositaire du pouvoir de tuer.

(…) Esclaves ! Mais un homme tout bon est toujours trouvé un peu nigaud. Au théâtre, le méchant n’est jamais ridicule, mais un homme bon l’est souvent, fait souvent rire. D’ailleurs, il y a du mépris dans les mots “ brave homme ” et “ bonhomme”. Et une domestique, ne l’appelle-t-on pas une “ bonne ” ? »

– F.B. : L’hypothèse selon laquelle notre attrait pour les sentiments élevés dissimulerait en fait une secrète adoration de la force, qui est pouvoir de nuire et donc de tuer, est bien troublante.

(…)

Acte II (extrait)

Mort et soumission

 

scène 1 : Le suicide de la sensibilité.

E.H. : Depuis mon adolescence, je suis persuadé d’une chose terrible : que pour devenir un homme, la société nous demande non seulement de « grandir » mais de tuer notre subjectivité d’enfant et la sensibilité qui lui correspond. C’est comme si on nous demandait de nous trancher une carotide psychique. Or, nous ne nous remettons jamais vraiment de l’hémorragie pneumatique qui s’ensuit. Une partie de notre âme sombre corps et biens, ou, si tu préfères, s’évanouit, dans cette perte de flux psychique. Jamais nous ne la retrouverons. Comment nos pères et nos mères consentent-ils à nous laisser nous frapper de la sorte ? « Eux-aussi ! », comme dirait l’autre.

F.B. : À l’image de la rupture vasculaire, je préfère celle de la fracture osseuse : on nous demande plutôt, selon moi, de rompre silencieusement quelque chose en nous.

E.H. : D’où l’endurcissement provoqué.

F.B. : Endurcissement auquel je me suis toujours efforcé de résister.

E.H. : Par quels moyens ?

F.B. : Par exemple en refusant de porter des coups sur les autres bien que physiquement fort, ou encore, de manière inconsciente cette fois, en ne m’impliquant pas dans les stratégies collectives de défense viriles.

E.H. : De quelle manière ?

F.B. : Ouvrier de chantier non buveur, je subissais des remarques désobligeantes de la part des collègues. « Viens boire un coup ! Pourquoi tu veux pas ? un petit coup, c’est rien ! », me criaient-ils. Je sentais que mon refus de les accompagner au café, entraînait ma lente exclusion de l’équipe. J’avais, sans m’en rendre compte, porté atteinte à une stratégie collective de défense virile. Je n’étais plus un mec ni même le vilain petit canard dans lequel on voyait les peurs de chacun. Moi, je tenais le travail sans alcool et eux n’y parvenaient pas. Comme le dit Marie Pezé, « celui qui ne souscrit pas à la stratégie défensive est à lui seul, par son comportement timoré, une menace pour le groupe. C’est parce que tous partagent la discipline impliquée par la stratégie collective de défense que les ouvriers se reconnaissent entre eux comme membres d’un même collectif et qu’ils tiennent au travail » [1]. Le moindre prétexte était saisi pour me narguer mais toujours dans le non-dit, par derrière, par des mimiques caustiques, des sourires entendus portant sur le fait que je lisais dans ma voiture. Cependant, personne n’osait vraiment s’affronter à moi en raison de ma carrure.

E.H. : L’affaire en resta-t-elle là ?

F.B. : Non. Quelqu’un finit par me provoquer ouvertement sur un sujet particulier : la gestuelle de métier. Pour protéger mon corps (le chantier fatigue énormément) j’avais pris l’habitude, pour ramasser quelque chose par terre, de relever la jambe gauche, de plier la jambe droite, de prendre appui avec ma main droite sur un mur, un meuble, une table. Cela me permettait de ne pas forcer sur mes reins et ainsi d’éviter une pression trop forte : je protégeais mon corps. Rien de très masculin dans tout ça (du moins pour un homme). Je n’avais pas adhéré aux valeurs viriles du chantier et du déni de la souffrance. L’électricien vint donc me « chercher » sur cette posture ergonomique en me traitant de gonzesse et en me disant « que je pissais comme un chien » ! Je sentis, au cours de cette scène, que je me trouvais à un tournant décisif dans la définition de ma place dans ce collectif. Il fallait que je reprenne le dessus de manière « virile » pour mettre fin à un éventuel processus d’exclusion. J’insultai donc cet électricien de manière  conventionnellement virile. Mais cela ne contribua pas à dénouer la situation. Mon collègue continuait à s’en prendre à moi. Un jour je décidai de mettre un terme à cette situation. Ayant pratiqué la boxe française pendant cinq ans (ce que cet électricien savait très bien), je pris le parti de ramener sur le chantier deux paires de gants de boxe. Arrivé là, j’ai attendu que tout le monde soit présent avant de présenter une paire de gants à mon adversaire en le provoquant en duel. Une pièce était vide pour nous servir de ring. Je l’invitai donc à me suivre pour régler nos comptes. Bien sûr, il n’osa pas m’affronter. J’avais sauvé la face et étais considéré comme un homme « qui en avait ». Depuis ce jour, je faisais partie du collectif (…)

Scène 2 : Situations critiques.

E.H. : Mais, comment la virilité ingénieuse peut-elle, selon toi, composer avec la sensibilité ?

F.B. : En cessant d’être défensive, donc d’occulter le réel des émotions ressenties, comme en cas de peur. Il n’est certes pas possible de travailler durablement sur un chantier ou dans un milieu à risques en pensant en permanence aux risques que l’on court : l’idéologie défensive de métier [2] est une construction inconsciente qui s’impose à tous. Cette construction consiste à affirmer qu’il n’existe pas de risques sur le chantier – sans quoi on ne peut pas travailler. Si un ouvrier a peur, les autres estiment qu’ils ne peuvent pas travailler avec lui. Ainsi l’idéologie défensive aboutit-elle à l’exclusion ou à la moquerie vis-à-vis de celui qui a peur. Pour travailler dans le bâtiment, la connaissance des gestes de professionnels et des termes du métier ne suffit pas ; il faut aussi savoir ne pas montrer sa peur et, même plus, dans certain cas, ne pas en avoir peur du tout, surtout lorsque l’on sait que la peur est contagieuse. Pourtant, certaines situations nous obligent à dépasser notre peur sans la dénier, au risque de nous mettre en danger de mort. (…)

Scène 3 : Du courage

F.B. : … et l’espoir d’une vie digne.

E.H. : Telle fut l’aspiration des colonisés…, des femmes aussi, depuis longtemps déjà, comme le montre le propos comme le montre le propos de la philosophe Gabrielle Suchon, contemporaine de Spinoza : « Si, disait-elle, dans son Petit traité de la faiblesse, de la légèreté et de l’inconstance qu’on attribue aux femmes mal à propos (1693), l’on considère les choses en elles-mêmes et dans l’usage qu’en font les uns et les autres, on sera bientôt persuadé que celles où les hommes établissent leur force sont de véritables faiblesses : tels les duels, les vengeances, les poursuites, les excès et les débauches. Tout au contraire, ce que l’on fait passer pour faible chez les femmes, ce sont les effets d’une force héroïque : leur retraite et leur solitude, leur soumission et leur retenue, leur modération et leur patience dans les maux les plus fâcheux et dans les souffrances les plus terribles ; parce qu’il faut immanquablement plus de vertu et de courage pour la pratique de toutes ces choses que pour vivre à la manière de ceux qui suivent le penchant de la nature et le torrent de leurs inclinations ».

F.B. : J’ai vu, sur l’un de mes lieux de travail passé, à quoi pouvait correspondre le fait de se laisser emporter par ce « torrent d’inclinations », moins que jamais assimilable au vrai courage, car réduit à l’état de pure mise en scène de la virilité destinée à renforcer la cohésion défensive [3] L’obscénité, la pornographie et le traitement des femmes, réelles ou virtuelles, comme objets sexuels, qu’au besoin on se partage, deviennent alors courants. J’ai ainsi en mémoire le cas d’une scène incroyable dont j’ai été témoin, alors que je participais à la rénovation électrique d’un grand bâtiment. C’était vers la fin des années 1980. L’un des électriciens, vétéran du chantier, avait apporté une poupée gonflable sur le lieu de travail. Le pari était de « se faire » cette poupée. Cet électricien passa le premier comme pour montrer la direction (à l’image de l’ouvreur lors de compétition de ski). Il s’enferma dans une pièce et s’appliqua à « baiser » cette poupée. Finalement, quasiment tout le monde le suivit dans son « délire ». Cependant, il ajouta un paramètre supplémentaire. Non seulement, il fallait posséder la poupée, mais en plus il demanda expressément vingt francs à chacun pour avoir le droit de prendre la poupée. Aucune des personnes qui s’était engagée dans le processus ne fit marche arrière. Tout le monde fit la « queue » en attendant son tour de passage. De plus, entre chaque passage, l’électricien vétéran s’appliqua, avec un jet d’eau puissant, à nettoyer la poupée pour soi-disant la rendre propre…

E.H. : Nous sommes ici bien loin du « torrent au limon serein » qui s’écoule de la bouche du poète à qui les femmes ont appris la tendresse alors qu’il n’était qu’une « graine captive de loup anxieux », selon l’expression du poète [4].

F.B. : Le caractère spontané et unique de ce qui s’est passé rend l’analyse difficile. Un « torrent » semble en effet avoir emporté les ouvriers que l’on aurait tort de qualifier de pervers. J’ai plutôt le sentiment d’avoir été témoin d’un rite bien étrange dont la fonction a pu être de sceller une communauté de déni dans la honte éprouvée après coup. (…)

E.H. : Le voile d’esthétisme pudique que je viens de jeter sur cette scène fait peser, en t’écoutant, un soupçon sur la solidité du point de vue à partir duquel je me suis exprimé. C’est comme si j’avais dit : « Moi – toujours déjà constitué –, comme sujet non-viril », je me sens au plus haut point éloigné des agissements de ces hommes. Mais est-il seulement possible d’avoir toujours été non-viril ? L’être d’une absence – de virilité – existe-t-il ? 

F.B. : Il me semble que l’épisode de la poupée renvoie à quelque chose de plus proche de nous qu’on ne l’imagine. La virilité se trouve dans les recoins les plus cachés de nous. D’où sans doute la difficulté de penser cette scène, même si la vulgarité des hommes concernés pose en fait, à mes yeux, moins problèmes que celle de plus rusés.

E.H. : Il serait trop facile de croire que nous puissions incarner ici le point de vue d’une quelconque raison. Mieux vaudrait sans doute plutôt essayer de faire état, sans agitation narcissique, de la difficulté des hommes à dialoguer avec le féminin. Il s’agit de quelque chose qu’il faut gagner sur soi à chaque instant. Et cela vaut également pour de nombreuses femmes qui contribuent à perpétuer la tradition virile en craignant que leurs fils ne soient pas assez virils…

F.B. : Comment contrer ce phénomène ?

E.H. : Sans doute en apprenant à devenir nous-mêmes, à vivre ce que Nietzsche appelait l’« expérience caractéristique » dont la répétition rend possible l’expression de notre caractère [5], l’affirmation de notre singularité. Autrement dit, en tentant de nous affranchir des stéréotypes de genre.

F.B. : Dépasser sa virilité supposerait donc la possession d’un caractère bien trempé…

E.H. : Pour ce faire, il ne faut pas avoir peur de l’excès [6].

F.B. : Je ne te suis pas bien ici. La recherche de l’excès n’est-elle pas au plus au point virile ?

E.H. : Je fais en fait ici allusion à l’opposition, chez Nietzsche, entre Apollon, homme de la mesure et de la perfection – du confort moral aussi ! – et Dionysos, homme de l’excès et de la démesure festive, de la tension et de l’ébranlement créateurs à travers le jeu des forces vitales accumulées dans la célébration joyeuse de la vie.

F.B. : En quoi, selon toi, le courage, qui suppose la possession d’un caractère, est-il lui aussi créateur ?

E.H. : Comme la vie, le courage se manifeste dans l’écart et permet celui-ci. Il est donc création supposant un engagement dissident du corps et de la pensée là où ils n’ont pas ou plus leur place.

F.B. : Le héros n’est-il pas celui qui pousse à l’extrême cette logique ?

E.H. : Le sujet héroïque est pour cette raison un sujet hors du commun, confondu avec l’instance idéale ou légale qu’il défend. Sa subjectivité relève non plus seulement de l’improbable, mais de l’inaccessible. D’où sa fragilité extrême. Il ne saurait donc s’apparenter à l’homme virilement courageux de la société actuelle.

F.B. : Pour quelles raisons ?

E.H. : En ce sens que ce dernier individu est un homme soumis, dans le rang, que mobilise la fiction en vertu de laquelle nul homme ne prendrait « conscience de lui-même comme d’un homme » sans la prise du risque de sa propre vie [7].

F.B. : Le courage viril serait-il donc soumission ?

E.H. : Je dirais même plus : servitude ! D’où l’opposition du vrai courage comme fortitude [8] ou générosité à la servitude, comme akrasie [9] ou infirmité du vouloir.

F.B. : Il est vrai, comme le montre Christophe Dejours dans Souffrance en France (1998), que l’on peut aller jusqu’à idéaliser l’obéissance inconditionnelle et le renoncement coûteux à la liberté individuelle qu’elle implique.

E.H. : Mais s’agit-il seulement d’idéalisation ? La servitude virile ne repose-t-elle pas, dans le contexte de la société du risque, davantage encore que sur l’idéalisation ou son contraire, le cynisme viril, sur la croyance erronée de l’Individu dans la nécessité, pour son salut, d’un investissement sans fin dans le processus de travail ?

(…)

Notes Acte II

[1] Marie Pezé, Le deuxième corps, Paris, Éditions La Dispute, 2002, p. 59.

[2] Concept employé dans le champ de la psychodynamique du travail – courant théorique analysant les rapports entre organisation du travail et santé psychique, initié par Christophe Dejours au début des années 1980 – pour désigner une forme radicalisée de stratégie collective de défense, avec le passage du déni de perception de la réalité à l’ordre de l’imaginaire.

[3] Voir Anne Saouter, « L’espace homosexué du rugby : le masculin en questions », Les cahiers du genre, 2000, 29, p. 82-100.

[4] René Char, Fureur et mystère, « Hommage et famine ».

[5] Nietzsche, Par-delà le Bien et le Mal, 1886, aph. 70.

[6] Nietzsche, La naissance de la tragédie, 1872, 3-4.

[7] François Ewald et Denis Kessler, « Les noces du risque et de la politiqueé, Le débat, n° 109, mars-avril 2000, p. 63.

[8] Du latin fortitudo, force d’âme (voir Chantal Jaquet, Pascal Sévérac, Ariel Suhamy [sous la dir.] Fortitude et servitude. Lectures de l’Éthique de Spinoza, Paris, Éditions Kimé, 2003).

[9] De a-kratos, privé de force, l’akrasie désigne la faiblesse de la volonté renonçant au meilleur qu’elle peut atteindre (voir Donald Davidson, Les paradoxes de l’irrationalité [1991], trad. par P. Engel, Paris, Éditions l’éclat, 2003)

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