Malhomme de Julien Bucci

Malhomme de Julien Bucci

On m’a dit ça :
“Tu es un homme.
Tu le seras.”
On me l’a dit en boucle.

Mon garçon.
Mon bonhomme.
Mon grand.
Mon tout petit.
Mon homme.

A force de l’entendre, je me suis fait à l’idée.
Je suis et je dois être un homme.
“Quoi de plus naturel en somme ?”

Alors je suis.
Nommé.

Être un homme, je n’ai pas compris.
Jamais bien su ce que ça voulait dire.
Étant donné “un homme”, que se passe t-il ?

J’ai toujours été en-dessous.
Sous la moyenne de l’homme.

Je ne sais pas réparer ma voiture.
J’ai de la graisse au-dessus des muscles.
Je ne sais pas siffler entre mes doigts.
J’ai bien du mal à retenir mes larmes.

On m’a dit : “Sois un homme !”
On m’a tendu une boîte d’allumettes :
“Il faut un homme pour allumer le feu !”
Être un homme, ça serait aussi simple que
Ramasser du bois et rôtir la pitance.
Encore faut-il aimer la viande
Et ne pas avoir peur du feu.

Mais non.

Je fais tout de travers.
Homme imparfait.
Malhomme.
Pas un garçon manqué.
Ni une femme.
Je suis un homme raté.
Hors du binaire.
L’imperfection au masculin.

Malhomme.

Et je dois être aussi
Une femme ratée.
J’ai tout raté
En somme.

Je devais avoir 11 ans.
J’avais les cheveux longs et bouclés.
Je suis entré dans une boulangerie.
“Bonjour mademoiselle !”.
Ça m’a surpris mais pas déplu,
Cette sortie.
Je n’ai pas démenti.

J’ai payé,
Suis sorti
Avec un petit pain
Et un sourire.

Il faut bien qu’on me nomme
D’une façon ou d’une autre
Où que j’aille.

Les choses sont ainsi faites.
Chaque organe a un nom.
La moindre pierre ou fleur.

Toute chose doit être bien référencée.

Nous sommes ainsi pressés.es
Entre deux feuilles.

On nous a désigné.es.
On nous a consigné.es.

Je suis votre garçon.
Votre petit aplati.
Je suis votre bonhomme.
L’homme, le bon.
Je suis l’homme de la guerre
Et l’homme du feu.
Mâle homme.

Longtemps, j’ai joué le jeu.
J’ai tenu dans l’herbier
Le rôle de l’homme.

Desséché.

J’ai été l’homme de la famille.
J’ai été l’homme de ma mère.
J’ai été l’homme de la situation.
J’ai été l’homme d’une femme.
J’ai été tous ces hommes.

Vos hommes.

L’homme qui sied.
L’homme qui va.
L’homme qui convient.
L’homme qui rassure.
L’homme qui ne change pas.

Je n’ai pas choisi d’incarner
Ces hommes dont vous parliez,
L’objet de vos désirs.

Je ne suis plus votre homme.
Je refuse le mot.

Je viens de l’homme
Et je m’en vais.

Je suis cet être qui s’anime.
Avec le corps que j’ai.
Avec mes plis, mes rides.
Avec mes os qui ont cassé.
Je suis tout l’être qui me porte.
Mon corps entier, ma langue.
Je suis le tout.
Ce qui me fonde.
Ce que je sens.

Ce que je sais.

Et tout ce que j’ignore.

Me voilà hors de vous.
Vous m’appelez encore.
Je répond à voix basse.
Avec ces mots qui me font sortir de moi-même.

 Et je vous lance des signes.

Ma main trace des traits immenses.
Aucun trait ne se coupe.
Je croise à peine les cases.
Aucun carré ne me contient.

Même les mots.
Aucun mot ne convient
Pour contenir mon être.

Je cherche à inventer un signe
Qui pourrait contenir le tout.

Je me dessine à main levée

A traits fins et longs traits.

Dans l’air.

Julien Bucci

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