La solitude de la fleur blanche

Fille de pieds-noirs

J’ai traversé cinquante ans d’histoire, j’ai pris le bateau à Alger avec les pieds-noirs, j’ai débarqué avec eux sur le continent dans l’hébètement d’un déracinement précipité, j’ai partagé le sort d’une famille dans les vignes du Bordelais, dont on ne sait pas trop s’ils sont des Français ou des Arabes, accablée par la perte de leur terre, accablée par la perte de leurs morts, accablée par la misère et leur invisibilité sociale.

Roman ? Je m’interroge sur cette étiquette apposée sur la première de couverture, cette affectation à un genre littéraire d’une écriture ici qui déborde la fiction dans sa quête courageuse à reconstituer l’histoire, à la réinventer si nécessaire contre le silence et contre le jeu imaginaire –plutôt le « je » imaginaire, auquel on assigne le roman.

La narratrice de La solitude de la fleur Blanche a un double projet : la naissance de l’écriture au frottement de l’Histoire indicible. Cette question me parait d’autant plus importante que toute l’économie du roman s’articule autour de la vraisemblance d’une parole esthétique mise au service de la reconstitution de l’histoire collective. L’immersion dans les mots me paraissait la seule manière d’habiter justement le monde, nous livre -t-elle dès le début de son récit (p 59) De l’urgence à raconter, et non à se dire, se forge l’écrivain qu’elle deviendra, et surtout le livre qui doit naître avec elle dans un processus d’énamauration, cette conscience d’être maure, ou du moins de l’avoir été. Le scribe et l’entité ne faisaient qu’un et, et cette seule et même personne n’avait de cesse hélas de se faire la guerre (p91) La narratrice refuse de signer un pacte de vérité, d’ailleurs elle n’a de cesse de répéter qu’elle invente, réinvente au fil des pages, loyale avec son lecteur, loyale avec l’Histoire, dont elle ne veut rendre compte que les meurtrissures de son corps, possédée par une mémoire qu’aucun exégète patenté ne peut lui contester, ni lui retirer. C’est justement ce refus de vérité qui place son roman dans le champ du vraisemblable. Le lecteur ne s’y trompe pas. J’invente, évidemment. Les marques inscrites dans mon corps et dans ma psyché, ces sceaux de chair passée à la question, qu’apposent le passé, la mémoire inextinguible, la vigilance forcée à soi-même, l’attention permanente à se bien tenir et tenter de rattraper un chose inconnue figuraient en tous cas sur mon menu ordinaire (p193)

Guerre d'Algérie, exode des pieds-noirs en 1962

Les pieds-noirs, qui sont-ils ? Des va-nu-pieds aux orteils sales, des hommes à la couleur indécise ou ceux dont la terre des labours ne décolle pas des sabots. La narratrice n’en donne aucune définition réelle si ce n’est de les camper avec un humour acerbe dans un rôle d’Indiens de la République, privés de territoire de chasse, et de bisons à chasser, comme ces Cheyennes qu’elle voyait dans les westerns à la télévision. Sans doute parce que ces gens se sont évaporés dans la nature dès leur arrivée en métropole, se sont infiltrés dans la population sans vraiment s’y intégrer, ont rejoint les travailleurs pauvres, les arabes et d’autres qu’on employait à la reconstruction de la France au début des Trente Glorieuses. Des gens à la réputation douteuse, grégaires et bruyants, envahissant comme la baragane, ce poireau sauvage, des gens qui parlaient un français folklorique pour amuser la galerie. « Rapatriés » ne voulaient pas dire ramenés au sein de la métropole mais répudiés par elle et par la langue, moqués par leur accent pire que le patois.

Le racisme qui frappe les pieds-noirs sur le continent, au fond pas tellement différent de celui qui sévissait dans le département algérien colonial comme le fait remarquer la narratrice, représente sans doute le moindre mal au regard de la sournoise culpabilité que la France fait porter aux rapatriés, à la honte qui va les étouffer génération après génération d’avoir été les ennemis de l’idée républicaine, d’avoir exploité pendant des décennies de pauvres arabes à qui on n’avait pas cru bon d’octroyer la citoyenneté française. Quarante-cinq ans après nous commencions à peine à envisager de nous défausser du grand interrogatoire collectif (…) Jugé en comparution immédiate pour sympathie colonialiste, vous encouriez la perpétuité (p88)

Le chef d’accusation ? Il ratisse large. Non seulement accusés d’avoir été d’épouvantables colonialistes – sur lesquels l’armée française n’a pas hésité à tirer à l’arme automatique pour marquer la fin de la guerre (p23), mais aussi des collabos. La narratrice a craint longtemps que l’anti-gaullisme familial ne les désigne à postériori comme les tortionnaires de la communauté juive sous l’Occupation. Partout était affiché que nous avions saigné les Algériens à blanc, les dépouillant de leur identité, de leurs ressources et leurs biens. Je vivais dans la hantise que nous ayons contribué par dessus le marché à la perte des juifs du continent (p 65) L’amalgame entre la Seconde Guerre Mondiale et le Guerre d’Algérie a toujours alimenté les ressentiments de tous bords. La Collaboration, cette tranche d’histoire française mal digérée, remonte par vagues nauséeuses dans la bouche des accusateurs qui faute d’un authentique travail de mémoire collective croit pouvoir se dédouaner de leur culpabilité. Les anciens combattants de l’Algérie ont été taxés de « nazis » en utilisant les méthodes de torture que les Boches avaient appliquées en France sous l’Occupation, comme les pieds-noirs ont été taxés de collabos en exploitant des citoyens de seconde zone en territoire français, et aussi les Harkis collabos des français au regard des résistants algériens qui n’ont pas démérité non plus le mépris des français continentaux, quand ce ne sont pas les soldats français auréolés d’un titre de « résistants » en combattant courageusement des Fellaghas tortionnaires. À y perdre son latin !

Cette terre d’Algérie pour les pieds-noirs n’était pas une colonie, mais leur terre natale, et celle de leurs pères avant eux, et celle de leurs enfants à venir. À qui appartient-elle la terre ? Se demande la narratrice, le sol qui le détient ? N’est-ce pas lui d’abord qui nous possède ? Oh non, ne pas y voir la pointe d’un ressentiment ou la défense d’un colonialisme vengeur. La narratrice a depuis belle lurette fait son mea culpa à l’aune de l’école républicaine et de l’idéologie gauchiste – cette gauche qui sous la IV République s’est distinguée par son inertie et a cautionné la violence en désignant silencieusement les coupables.

Nous venions de nulle part, d’un trou noir mental appelé Algérie. La terre dont elle est en manque, même si elle n’y est pas née, n’y a pas mis les pieds, ses pieds-noirs refoulés, la narratrice la possède, ou plutôt cette terre la possède, les paysages qu’elle connaît par coeur n’ont pas de propriétaires. Elle la réinvente au fil des mots, la terre de son coeur, elle surgit dans les paysages du bordelais, en filigrane, surimpression vivante sur une terre d’accueil froide et égrenée de morts. Le paysage « fantasmé » est un thème récurrent de ce roman, la description métaphorique d’un regret, d’une sublimation où la narratrice se met à rêver d’une cohabitation fraternelle avec les Arabes sous le soleil de la Méditerranée. Son père et son grand-père n’allaient-ils pas manger le couscous au moment des naissances et des fêtes de l’Aïd ? Pourtant elle allait passer des années à demander pardon, de quoi elle ne sait pas, pétrie de contradiction, puisqu’elle était d’accord, l’Indépendance était un droit inaliénable, l’Algérie n’était pas la terre des pieds-noirs.

La narratrice brosse le portrait d’aïeux simples et honnêtes, son grand-père Jacob et sa grand-mère Salomé issue d’une famille huguenote, qui avait fui l’Alsace pour rester française. Des ouvriers agricoles qui ont travaillé sur la terre d’Algérie, l’ont aimée, l’ont partagée avec les autochtones, sans se demander en effet s’il y avait de l’injustice ou de l’inégalité. Des ouvriers modestes qui n’avaient pas eu cette éducation si nécessaire, intellectuelle, pour comprendre et analyser leur infamante occupation d’une terre qui ne leur appartenait pas, seulement préoccupés d’y survivre et de coexister avec les Arabes. Dans l’intervalle (entre le néant du retour et la reconnaissance récalcitrante) c’est tous contre un et chacun pour soi (p14) N’était-il pas totalitaire de mettre tous les colons dans le même sac puisque l’Histoire avait quand même consacré Camus en 1962 ? Ce pied-noir vertueux a été « nobélisé », adulé des deux côtés de la Méditerranée. Il y en avait au moins UN ! L’Histoire n’aurait-elle pas dissimulé hypocritement que Camus a lui aussi souffert de la perte de sa terre natale ? Et quand on parle d’histoire ici, c’est bien sûr personne.

Jacob en gentleman writer à la Beckett, l’autre grand-père Jean dans la bonhomie de Hémimgway, les pères du texte sont convoqués pour refonder le mythe familial sur le fumier de l’Histoire. Les voilà donc, ma parentèle rêvée, mon rempart, le bouclier des ascendances derrière lequel se construire, guérir des plaies de l’Algérie ? Ses vrais parents, des belles personnes, et tous ceux qui hantent le cimetière, grands-parents, amis, autant d’êtres à manquer comme la terre d’Algérie. Comme Sisyphe, et les références à Camus ne sont pas jonchées au hasard, la narratrice inlassablement pousse sa pierre sur des sommets qu’elle n’atteint pas, retombe en désespoir dans l’insoluble question, historiquement tombe dans l’alcool. Chaque fois que j’en sauvais un, chaque fois que j’inversais quelque chose du sort et de la pente, j’accompagnais Salomé, mon père, tous les autres, jusqu’au bateau pour Sète, Marseille ou Port-Vendres, pris d’assaut et bondé. Je soulageais leur peine, rendais leur exil plus doux. Je retrouvais leurs meubles et les installais.

Cette souffrance à fleur de mots, à s’en consumer jusqu’à la mort, la narratrice la transcende dans l’amour. Avec le livre, le récit personnel, la pierre ne retombe pas dans la vallée des pleurs, les vignes bordelaises. Cet amour se grandit sur le souvenir d’une terre d’Algérie solaire et mythique, si chère à Camus, même si la petite pied-noir sans terre continue à errer autour du cimetière en incorrigible Sisyphe. Cette maurbidité-là était incontournable, m’atteignait au tréfonds. Le processus d’«énamauration» par lequel elle se reconnaît Maure, veut se faire reconnaître comme telle, n’en est pas moins un acte d’amour, frappé par le sens du tragique, ramené à la vie par l’alchimie du langage, de l’écriture.

Claire Tencin

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