Extrait Femme à coeur d’homme

La ménopause, c’est une invention relativement moderne, déclare-t-elle en repoussant d’une main coquette une mèche de cheveux barrant sa lecture. C’est en 1821 que Gardanne invente le joli terme « ménopause » à partir du grec menos, les menstrues, et pausis, arrêt. Au xixe siècle, les médecins commencent à se préoccuper des humeurs stagnantes des boutiquières et de leurs effets délétères sur la société. (Rires dans l’amphithéâtre.) Comment évacuer tout ce sang congestionné que les fonctions organiques ne libèrent plus ? Alors on y va à coups de bistouri. On pratique des saignées, on applique des sangsues sur la vulve, des purges… on tente d’évacuer ce sang putride qui altère le caractère et la santé des matrones inutiles. On conseille aux malades de réfréner leurs pulsions sexuelles dans le souci d’économiser le sperme si vital à l’équilibre de leur mari. En nommant la ménopause, Gardanne l’a créée. Du coup, le terme participera à l’essentialisation des femmes dont son existence sociale dépendra. Dans ce siècle, l’inquiétude glisse de l’utérus aux ovaires sous l’impact de la découverte de leur redoutable pouvoir menstruel. L’ovaire devient alors la métonymie de l’identité féminine ramenée à son fonctionnement organique.

– Vous me suivez encore? lance-t-elle en s’embrouillant dans ses fiches. Pause de dix minutes… vous allez prendre un café et fumer une clope. Pendant ce temps, je récupère ma fiche. À peine son esprit est-il libéré de sa fonction professorale qu’un désir fulgurant la traverse et humidifie son entrejambe qu’elle referme comme pour garder en elle le corps de son amant. Azhar est d’une beauté brute et juvénile. L’œil d’un bleu méditerranéen, la pommette haute, un joli nez aquilin, des lèvres charnues refermées autour d’un songe triste. Elle montait l’escalier de son immeuble avec ses sacs Monoprix trop lourds quand il a surgi derrière elle et a saisi un sac pour l’aider. Elle n’a pas prêté attention à l’ouvrier en bleu de travail. Il y a des travaux dans un appartement de l’immeuble et tous les jours circulent des hommes sur lesquels elle ne s’arrête pas. Il est entré chez elle et a déposé le sac dans la cuisine. Clotho lui a proposé de s’asseoir et de prendre un café. Elle lui demande son nom. Azhar, dit-il avec un accent arabe en s’asseyant à la table. Le bel Azhar sort son paquet de Marlboro, je peux? demande-t-il, elle acquiesce d’un sourire – les ouvriers du bâtiment fument souvent des Marlboro, remarque-t-elle. Elle prend une cigarette machinalement dans le paquet qu’il lui tend alors qu’elle ne fume plus depuis des années. Avance le visage vers la main propre et fine au bout de laquelle la flamme du briquet vacille. Leurs regards se croisent furtivement et à cet instant le scintillement d’une lame la fait basculer. Tout bascule à l’intérieur d’elle. Elle ne voit plus que la silhouette de ce bel hasard (c’est comme ça qu’elle l’écrit dans sa tête) qui s’avance vers elle comme Julien s’avance vers Madame de Rênal des larmes plein les yeux. Une simple porte de jardin les sépare que les regards escaladent d’un élan. À vingt-sept ans, Azhar n’a pas pleuré, il a tranché avec la lame de ses yeux la corde qui séparait l’ouvrier en bleu de travail et la femme mûre dans son tailleur triste. Quelle littérature! pense-t-elle, brutalement tirée de ses songes par le bruyant retour des étudiants dans l’amphi.

(…) Après l’université, elle court comme une folle pour aller se jeter dans les bras de l’amant. L’homme qui l’a ramassée dans l’escalier sera là devant sa porte, la lame du désir dans l’œil, tranquille. Il entrera chez elle dans son bleu enfariné de plâtre qu’elle se hâtera de lui retirer pour que son habit ne la sépare pas d’elle. Elle ne parvient pas à le désirer dans cet uniforme qui ne le distingue pas des autres ouvriers du chantier. Clotho désire Azhar dans sa nudité. Un corps sans marque d’appartenance à sa terre natale. Son corps nu suffit à le faire homme. Mince, efflanqué et une musculature solide comme du métal. Coulée dans la dureté du travail physique. Il ne parle pas. Il n’a pas les mots de la langue de la femme. C’est pourquoi sa nudité ne le dénude d’aucune qualité. Il est d’une perfection totale par l’absence de toute autre qualité qu’elle pourrait projeter sur cet homme sans récit. La femme voit sa nudité à elle dans le miroir de sa nudité à lui. Deux corps à égalité, sans jugement et sans comparaison. Leur nudité n’appartient pas au temps réel, pas plus qu’elle n’appartient à leur individualité. Nul besoin d’une langue pour pallier l’absence des mots intelligibles. Leur silence est comblé par le langage commun de leur vivance – ça respire, ça rit, ça mange, ça boit, ça fume, ça bégaye, ça crie… et quand l’aiguille du désir les pénètre, ils recousent la déchirure pour ne faire qu’une peau de bête sous laquelle se couvrir et s’enfoncer dans la caverne millénaire. La femme, émerveillée par la beauté du phallus primitif, et l’homme, réchauffé par l’incandescence de la vulve primitive. Les sens exultent des corps emmêlés dont les lignes s’estompent dans la caverne. Les yeux agrippés l’un à l’autre au risque de se perdre, les langues avides du sel de leur sudation, flairant sur la peau l’odeur de la jouissance qui monte et redescend en ondes lentes et lancinantes. Puissants de leur énergie vitale. Puissants de la jouissance qu’ils fabriquent comme des artisans au travail. Puissants du savoir-faire de leurs corps.

 

L’acte d’amour rejoué chaque soir se déroule sur la scène de leur théâtre intérieur. Une saynète qu’ils répètent à l’envi sur le matelas jeté au milieu du salon cossu où les meubles de la vie d’avant servent de cadre décoratif. Le théâtre de leur monde avec son unité d’action, de temps, de lieu. Clotho se demande souvent s’ils ne sont pas des personnages de fiction. Elle n’a plus la mémoire de la vie qu’elle a vécue avec l’homme d’avant. Azhar ne voit pas la vie d’avant de la femme nue qu’il possède sur le matelas.