Généalogies viriles, texte intégral

GÉNÉALOGIES VIRILES

 DIALOGUE

 Farid Baïri et Éric Hamraoui

Note de présentation

 

 

Composé par Farid Baïri, psychologue du travail (CNAM, Paris), et Eric Hamraoui (maître de conférences HDR en philosophie au Centre de Recherche sur le Travail et le Développement du CNAM, à Paris), ce dialogue traite des modalités de la construction sociale de la virilité du point d’un vue d’un partage sensible de deux expériences de vie (celle d’un ancien ouvrier de chantier venant questionner celle du philosophe, et réciproquement). Il se structure en quatre actes tour à tour centrés sur la compréhension de la virilité sociale en tant qu’objet d’un culte de la norme, définition d’un rapport à la soumission, indice d’une anesthésie de la sensibilité ou d’une discontinuité de plans d’existence, source d’inégalité politique. Le texte de ce dialogue a été lu publiquement en mars 2005, dans le cadre du séminaire de recherche PSYGID (CNAM-INETOP) organisé par Pascale Molinier. Il a également fait l’objet d’un débat scientifique (mai 2016), en tant que fragment d’épistémologie située du genre, à l’occasion du séminaire d’approfondissement en « Psychodynamique et Psychopathologie du Travail » de l’Unité Transversale de Recherche en Psychogenèse et Psychopathologie (UTRPP) de l’Université Paris XIII.

 

Avertissement au lecteur 

 

Nous n’avons ici nullement cherché à inférer d’un rapport à l’origine une conception de la virilité ne pouvant alors échapper à la particularité. Nous avons plutôt tenté d’articuler celle-ci à une universalité concrète de déterminations communes aux étapes de la construction de chaque homme. Cela afin d’atteindre le point de vue de la singularité, comme articulation entre le particulier et l’universel (Hegel). D’où le choix de retenir dans leurs histoires personnelles un ensemble d’éléments comportant une dimension à la fois clinique, philosophique et anthropologico-politique.

Lorsque les auteurs – et acteurs – du dialogue qui suit, évoquent la vie de leurs ascendants, ce ne n’est pas pour référer leur rapport à la virilité à une identité mais pour ouvrir des pistes de réflexion sur ce que certains événements politiques nous apprennent sur notre culture et notre manière de concevoir le sujet humain. En ce sens, il nous a paru impossible de dissocier notre analyse des étapes de la construction de la virilité sociale d’une réflexion sur la subjectivité (son déploiement ou sa mise en péril), le courage, le risque, la servitude et l’inégalité (entre les hommes et les femmes, entre les colonisés et les colons).

Il ne s’agit pas ici de « raconter » des fragments de vies pour eux-mêmes et encore moins d’une « confession », mais simplement de se parler sur un sujet renvoyant à une éclipse de la pensée tenant en partie au confort moral et à l’absence de doute dont il est impossible de dissocier la notion de virilité.

Ce dialogue, forme expressive de la dimension expérimentale d’une démarche, est structuré en quatre actes :

 

Acte I – Le culte de la norme.

Acte II – Mort et soumission.

Acte III – Atopie émotionnelle et atrophies sensibles.

Acte IV – Bornes ou discontinuités ?

  1. B. & E. H.

 

ACTE I

Le culte de la norme

Scène 1 : Un devenir formaté

 

F.B. : On ne naît pas viril, on le devient !

E.H. : Sur quoi repose, selon toi, la véracité d’une telle proposition ?

F.B. : Souviens-toi de propos tels que : « Les petites filles sont affectueuses, plus propres, plus coquettes… que les garçons ! » Ou encore : « Les petits garçons sont plus vifs, plus débrouillards, plus agressifs… que les petites filles ! » Ces paroles ont certainement une influence considérable dès les premières années de la vie de l’enfant et sans doute avant. Sans compter que l’affectivité des jeunes garçons se trouve réprimée dès leur plus jeune âge : « Un petit garçon, ça ne pleure pas ! » Qu’il ait les genoux écorchés ou un gros chagrin, il doit retenir ses larmes, bref savoir garder la face.

E.H. : À t’entendre, il me semble qu’un paradoxe surgit. Ne disais-tu pas que nous ne faisions que devenir viril ? Or, tu laisses entendre que ce devenir est non seulement formaté, mais encore préformaté, effet d’un conditionnement.

F.B. : Tout commence lors de l’attente de l’enfant dont la vie fœtale est déjà sa vie sociale en puissance ; l’enfant existe déjà en tant qu’enfant attendu. La contradiction n’est donc qu’apparente.

E.H. : La vie fœtale n’est donc pour toi déjà plus la vie nue (zoé) mais la vie-forme (bios), déjà socialement structurée. Le devenir-viril que tu décris n’est donc pas épigénèse : aucune place n’y existe pour l’imprévu, le hasard, la contingence, la vie.

F.B. : C’est en effet ce que je pense, à ceci près que la structure dont tu parles n’est pas uniquement vie préformée mais vie contrainte, soumise au culte de la norme. Norme dont la littérature enfantine et les jeux seront l’expression privilégiée. Les filles seront ainsi initiées à remplir leur futur rôle de mère, en jouant à la dînette et à la poupée, aux fonctions d’accueil ou de soignante, en leur offrant une panoplie d’infirmière ou d’hôtesse. Les garçons, à qui l’on achète des panoplies de chevaliers ou de cow-boys, seront de leur côté préparés à devenir marins, pilotes de course ou de chasse… comme papa. Non, mieux que papa encore, en étant plus viril, plus homme, donc superman ! Un garçon se fera ainsi traiter de fillette en sautant à la corde. À l’inverse, si une fille désire jouer au foot, il est très rare que ses partenaires, s’ils l’acceptent, lui passent le ballon ou l’intègrent réellement au jeu. Pourtant, pour avoir un bon jeu de jambes un boxeur doit faire au moins vingt minutes de saut à la corde par jour…

E.H. : La boxe serait donc fauteuse de confusion des genres…

Scène 2 : L’enfance niée

E.H. : L’école ne considère pas les enfants en tant que tels, mais comme des adultes en devenir. D’où un renforcement de la sexuation des rôles.

F.B. : Les termes choisis pour désigner l’institution scolaire sont ici parlants. Ainsi, par exemple, le nom d’« école maternelle » n’est-il pas choisi au hasard. Pourquoi pas « école enfantine » ou « école des enfants » ?

E.H. : À la condition que celle-ci contienne autant de ferments de subversion de l’ordre viriarcal que l’École des Femmes de Molière.

F.B. : Cela paraît pour l’heure bien utopique. En effet, à peine entrés à l’école, les enfants sentent peser sur leurs épaules le poids des conventions et des normes : « Il pleure comme une fillette ! », dit-on. Ou encore : « Une petite fille ne se bat pas ! », etc. Ainsi, la plupart des enseignant(es) s’accordent-ils pour reconnaître aux garçons et aux filles des qualités différentes : les petits garçons sont ainsi d’emblée supposés être plus vifs, plus bruyants, plus agressifs et plus querelleurs, moins disciplinés, plus désobéissants, plus menteurs ou plus paresseux ; ils s’appliquent moins, écrivent moins bien et sont plus désordonnés, plus sales, tandis que les filles sont supposées être plus dociles, plus faibles de caractère, plus pleurnicheuses, plus commères, plus rapporteuses, plus ordonnées, plus disciplinées…

E.H. : Les mots, que saint-Augustin comparait à des « vases précieux » où le « vin d’erreur » est versé par des « maîtres ivres »[2], se laissent ici abuser par leur hôte… D’où le règne d’une certaine confusion.

F.B. : Cette confusion entre le signifiant et le signifié atteint son paroxysme à la puberté où l’essentiel des stéréotypes amoureux masculins et féminins sont intériorisés. Les uns jouent les séducteurs, les autres attendent le grand amour. Les adolescents sont en outre soumis au conditionnement de la publicité exaltant les valeurs viriles et le goût de l’aventure (même se raser en est une…). Tout est là pour nous rappeler constamment les rôles attribués à chacun et entretenir les inégalités entre les sexes que l’on retrouve ainsi plus tard dans le monde du travail dont l’organisation a depuis toujours été conçue par les hommes. Nous devenons virils parce que le monde est viril.

Scène 3 : Travail et virilité

F.B. : Une analogie concernant les logiques d’avancement et de rétrogradation existe entre les armées modernes et les entreprises, depuis le milieu du XVIIIe siècle. L’élévation dans la hiérarchie de ceux qui ont le droit de punir et de récompenser n’est possible que si le salarié répond à ce que l’on attend de lui en fonction de son grade ou de son rang. C’est donc la « carrière » (terme d’abord militaire et diplomatique) qui constitue la colonne vertébrale de la hiérarchisation et de la sanction au sein des entreprises, permettant de passer du statut de celui qui subit la discipline au statut de celui qui la fait appliquer (management), puis à la position dominante et ultime de celui qui la pense, avec son corollaire de systèmes de contrôle et de réglementations (dirigeant).

E.H. : « Faire carrière » est pourtant de moins en moins possible dans le régime flexible, où tout est à recommencer chaque matin[3] .

F.B. : Et pourtant, quel bonheur de se lever le matin dans l’idée de forger son avenir et son destin d’homme !

E.H. : J’imagine que tu parles par expérience.

F.B. : Je n’ai en effet jamais dissocié le fait d’être homme de celui de travailler. Un jour où je me promenais aux puces de saint-Ouen où j’habitais, accompagné de deux de mes copains d’enfance, Aziz et Bachir, je croisai une femme de corpulence imposante qui nous dit : « Alors les jeunes, on cherche du boulot ? » J’avais 11 ans et j’étais élève en classe de sixième. Tout en acquiescant, je n’osai dire oui. (La dame s’était adressée à moi en particulier.) De retour à la maison, j’en parlai à ma mère. Assis dans son fauteuil, mon père se leva subitement, s’habilla, me prit par la main et me demanda où rencontrer cette dame. Il serait, j’en suis aujourd’hui certain, resté impassible si j’avais parlé de l’école. Arrivés devant la dame qui m’avait proposé du travail, il me présenta et donna son accord. Mon père et ma future employeuse étaient dans l’illégalité (ce dont mon père n’était pas conscient). La dame me dit qu’elle attendait que je travaille le samedi et le dimanche de 8h30 à 20h, ainsi que le lundi soir après les cours pour 25 francs par jour et 10 francs le lundi soir. Je ne pourrais donc faire mes devoirs le week-end, ni le lundi soir. J’ai donc appris à travailler efficacement et rapidement. Ainsi, le jour du bac, ai-je rendu ma copie de maths en une heure au lieu de deux heures et demie. J’ai obtenu 20/20. Mon père m’avait pourtant souvent dit : « Vite et bien ne vont pas ensemble ! »

E.H. : Ce que tu viens de dire me laisse sincèrement admiratif et me fait beaucoup réfléchir, moi qui n’ai jamais travaillé au collège pour gagner un peu d’argent. Je disposais en effet du temps nécessaire pour faire mes devoirs, dessiner, faire des recherches historiques à la mairie de mon village ou aux archives départementales. Ma participation aux travaux domestiques (chercher du bois à la remise ou des briquettes à la cave) et de jardinage (désherbage, sarclage et arrosage) ne s’apparentait nullement à un travail effectué à l’extérieur.

F.B. : Parvenu à l’âge adulte, je me souviens d’une scène qui a quelque peu tempéré mon enthousiasme premier sans heureusement amoindrir mon amour du travail bien fait. Ce jour-là, mes collègues et moi-même devions « tirer un câble » d’alimentation électrique de 5 à 6 cm de diamètre entre deux bâtiments distants d’une centaine de mètres. Le seul moyen d’y parvenir était de passer par des vides sanitaires qui reliaient ces deux bâtiments. Ces vides sanitaires mesuraient entre 80 cm et 1 m de hauteur. Il fallait donc prendre ce câble et ramper. Il faisait noir, les rats étaient nombreux et tout était rempli de poussière, le sol était gondolé par la terre et une odeur nauséabonde s’en échappait. Qui allait se dévouer pour exécuter ce travail ? Je me souviens avoir éprouvé un malaise devant mes collègues qui baissaient la tête et qui ne disaient mot. Je me suis dévoué parce que ce travail devait être fait. Une odeur tenace me colla à la peau durant plusieurs jours.

E.H. : Ton effort ne s’inscrivait pas ici, me semble-t-il, dans une logique de comportement de genre démonstrative de ta virilité, relevant d’une sémantique de combat et de violence comme source d’imaginaire et de stylisation des rapports entre les hommes [4].

Scène 4 : « L’horreur virile »

E.H. : Ce formatage des esprits, des attitudes, et donc des corps, dont tu viens de décrire les étapes de la pré-natalité à l’âge adulte a, me semble-t-il, à la fois pour cause et conséquence la séduction et l’attrait secrets exercés par la virilité – ce que l’écrivain Albert Cohen appelle « l’horreur virile » dans Belle du Seigneur (1968) :

« Ma beauté, dit-il, c’est […] une certaine longueur de viande, un certain poids de viande et des osselets de bouche au complet. Cette longueur, ce poids et ses osselets […], si je ne les ai pas, malheur à moi.

Ces dames éprises de spiritualité tiennent aux petits os ! […] S’il en manque deux ou trois, ces angéliques ne peuvent goûter mes qualités morales et leur âme ne marche pas !

[…] Tout ce qu’elles veulent est qu’on n’en parle pas clairement, et qu’on fasse du faux-monnayage, et qu’on dise des mots de grande distinction, mes ennemis personnels, et qu’au lieu de cent quatre-vingts centimètres et osselets on dise noble prestance et sourire personnel. […] La noblesse est affaire de vocabulaire.

Affreux. Car cette beauté qu’elles veulent toutes (mais pas seulement elles, suis-je ici tenté d’ajouter), paupières battantes, cette beauté virile qui est haute taille, muscles durs et dents mordeuses, cette beauté qu’est-elle sinon témoignage de jeunesse et de santé, c’est-à-dire de force physique, c’est-à-dire de ce pouvoir de combattre et de nuire qui en est la preuve, et dont le comble, la sanction et l’ultime secrète racine est le pouvoir de tuer, l’antique pouvoir de l’âge de pierre, et c’est ce pouvoir que cherche l’inconscient des délicieuses, croyantes et spiritualistes. »

Un peu plus loin, Cohen, feignant sans doute d’ignorer les véritables us et coutumes des sociétés de primates, ajoute :

« Babouinerie partout. Babouinerie et adoration animale de la force, le respect pour la gent militaire, détentrice du pouvoir de tuer (ce respect est-il partagé par toutes les mères de soldats ?). Babouinerie, l’émoi de respect lorsque les gros tanks défilent. Babouinerie, les cris d’enthousiasme pour le boxeur qui va vaincre, babouinerie les encouragements du public. Vas-y, endors-le ! Et lorsqu’il a mis knok out l’autre, ils sont fiers de le toucher, de lui taper dans le dos. C’était du sport, ça ! crient-ils. […]

Babouinerie, partout. Babouines, les foules passionnées de servitude, frémissantes foules en orgasme d’amour lorsque paraît le dictateur au menton carré, dépositaire du pouvoir de tuer.

[…] Esclaves ! Mais un homme tout bon est toujours trouvé un peu nigaud. Au théâtre, le méchant n’est jamais ridicule, mais un homme bon l’est souvent, fait souvent rire. D’ailleurs, il y a du mépris dans les mots “ brave homme ” et “ bonhomme”. Et une domestique, ne l’appelle-t-on pas une “ bonne ” ? »

– F.B. : L’hypothèse selon laquelle notre attrait pour les sentiments élevés dissimulerait en fait une secrète adoration de la force, qui est pouvoir de nuire et donc de tuer, est bien troublante.

E.H. : Les chevaliers dont tu parlais tout à l’heure étaient respectés et admirés parce que détenteurs de la puissance des armes, donc tueurs potentiels. À l’habileté dans le maniement des armes et au pouvoir de tuer a ainsi été associée l’idée de beauté morale (l’idéal chevaleresque), si bien que tout ce que nous aimons et admirons le plus viscéralement est force. Le courage, l’argent, le caractère, le renom, la beauté – signe et gage de santé – sont force, selon l’idée que nous nous en faisons habituellement.

F.B. : Tout cela me semble bien vu mais Cohen n’est-il pas injuste à l’égard des femmes ?

E.H. : L’écrivain, me semble-t-il, reste, tout comme nous, lorsque nous essayons d’aborder ces sujets, prisonnier du carcan dont il dénonce farouchement l’emprise sur l’esprit humain. Il est en effet paradoxal de faire porter la critique sur les victimes du système de la domination masculine. On pourrait croire que Cohen reproche aux femmes, comme autrefois La Boétie aux peuples, de se laisser asservir volontairement. Si les femmes cèdent à l’ordre viril – et même, dans certains cas, à une certaine fascination exercée par lui –, y consentent-elles pour autant[5] ?

F.B. : Certes non ! Comment en effet les femmes continueraient-elles à rêver à d’autres mondes possibles en explorant patiemment de nouveaux territoires de vie avec l’amour et l’intelligence qu’elles transmettent à leurs enfants ?

E.H. : C’est exactement comme cela que j’ai vécu la relation à ma propre mère.

F.B. : N’oublions pas nos pères qui, par leurs souffrances endurées en silence, nous ont incités à refuser la division hiérarchisée que je décrivais à l’instant.

E.H. : Réfléchir sur la manière dont nous devenons des hommes suppose ainsi de dépasser le stade de la description des aspects les plus caractéristiques du formatage de notre identité virile pour tenter d’en apprécier les conséquences.

F.B. : Une telle démarche me semble en effet essentielle. Je me limiterai ici à l’analyse de l’une de ces conséquences : l’homophobie. L’insulte homophobe renforce en effet la domination masculine et le culte de la virilité.

E.H. : En quel sens précis ?

F.B. : Parce que les homosexuel(le)s peuvent être amenés à brouiller une définition « virilisées » trop stricte et cloisonnée du masculin et du féminin, ils remettent en cause l’ordre établi, désorganisent les distinctions et interrogent le lien entre le sexe, les activités sexuelles et l’identité de genre. La peur d’être homosexuel est si profondément enracinée chez les hommes, sa présence est tellement insidieuse et perpétuelle qu’elle finit par hanter tous les rapports d’amitié que les hommes établissent entre eux. Elle empoisonne toute possibilité d’un érotisme masculin et c’est encore elle qui empêche beaucoup de pères de toucher leur fils. Menaces à l’appui, les hommes se conforment aux schémas dits normaux de la virilité. Une véritable camisole de force les contraint.

E.H. : Comment s’en libérer ?

F.B. : Pour se réapproprier leurs sens, les hommes, « homo-érotiquement refoulés » (Ferenczi), n’ont parfois d’autre choix que de devenir homosexuels ou de passer pour tels aux yeux des autres hommes et parfois même aux yeux des femmes. Pourtant, à y regarder de plus près, l’homosexualité est omniprésente dans quasiment tous les jeux, les joutes, les sports… la pornographie ; les soi-disantes « tournantes » (plutôt viols collectifs) ne sont que des formes d’homosexualité latente.

 

Acte II

 Mort et soumission

scène 1 : Le suicide de la sensibilité.

F.B. : Il n’est peut-être pas fortuit que ce soit à l’approche des Ides de mars, où le ténébreux Brutus mit traitreusement fin aux jours de César, que nous discutions d’un sujet non moins obscur, à savoir : les méfaits d’une virilité infanticide – et non plus parricide.

E.H. : Depuis mon adolescence, je suis persuadé d’une chose terrible : que pour devenir un homme, la société nous demande non seulement de « grandir » mais de tuer notre subjectivité d’enfant et la sensibilité qui lui correspond. C’est comme si on nous demandait de nous trancher une carotide psychique. Or, nous ne nous remettons jamais vraiment de l’hémorragie pneumatique qui s’ensuit. Une partie de notre âme sombre corps et biens, ou, si tu préfères, s’évanouit, dans cette perte de flux psychique. Jamais nous ne la retrouverons. Comment nos pères et nos mères consentent-ils à nous laisser nous frapper de la sorte ? « Eux-aussi ! », comme dirait l’autre.

F.B. : À l’image de la rupture vasculaire, je préfère celle de la fracture osseuse : on nous demande plutôt, selon moi, de rompre silencieusement quelque chose en nous.

E.H. : D’où l’endurcissement provoqué.

F.B. : Endurcissement auquel je me suis toujours efforcé de résister.

E.H. : Par quels moyens ?

F.B. : Par exemple en refusant de porter des coups sur les autres bien que physiquement fort, ou encore, de manière inconsciente cette fois, en ne m’impliquant pas dans les stratégies collectives de défense viriles.

E.H. : De quelle manière ?

F.B. : Ouvrier de chantier non buveur, je subissais des remarques désobligeantes de la part des collègues. « Viens boire un coup ! Pourquoi tu veux pas ? un petit coup, c’est rien ! », me criaient-ils. Je sentais que mon refus de les accompagner au café, entraînait ma lente exclusion de l’équipe. J’avais, sans m’en rendre compte, porté atteinte à une stratégie collective de défense virile. Je n’étais plus un mec ni même le vilain petit canard dans lequel on voyait les peurs de chacun. Moi, je tenais le travail sans alcool et eux n’y parvenaient pas. Comme le dit Marie Pezé, « celui qui ne souscrit pas à la stratégie défensive est à lui seul, par son comportement timoré, une menace pour le groupe. C’est parce que tous partagent la discipline impliquée par la stratégie collective de défense que les ouvriers se reconnaissent entre eux comme membres d’un même collectif et qu’ils tiennent au travail » [6]. Le moindre prétexte était saisi pour me narguer mais toujours dans le non-dit, par derrière, par des mimiques caustiques, des sourires entendus portant sur le fait que je lisais dans ma voiture. Cependant, personne n’osait vraiment s’affronter à moi en raison de ma carrure.

E.H. : L’affaire en resta-t-elle là ?

F.B. : Non. Quelqu’un finit par me provoquer ouvertement sur un sujet particulier : la gestuelle de métier. Pour protéger mon corps (le chantier fatigue énormément) j’avais pris l’habitude, pour ramasser quelque chose par terre, de relever la jambe gauche, de plier la jambe droite, de prendre appui avec ma main droite sur un mur, un meuble, une table. Cela me permettait de ne pas forcer sur mes reins et ainsi d’éviter une pression trop forte : je protégeais mon corps. Rien de très masculin dans tout ça (du moins pour un homme). Je n’avais pas adhéré aux valeurs viriles du chantier et du déni de la souffrance. L’électricien vint donc me « chercher » sur cette posture ergonomique en me traitant de gonzesse et en me disant « que je pissais comme un chien » ! Je sentis, au cours de cette scène, que je me trouvais à un tournant décisif dans la définition de ma place dans ce collectif. Il fallait que je reprenne le dessus de manière « virile » pour mettre fin à un éventuel processus d’exclusion. J’insultai donc cet électricien de manière  conventionnellement virile. Mais cela ne contribua pas à dénouer la situation. Mon collègue continuait à s’en prendre à moi.

Un jour je décidai de mettre un terme à cette situation. Ayant pratiqué la boxe française pendant cinq ans (ce que cet électricien savait très bien), je pris le parti de ramener sur le chantier deux paires de gants de boxe. Arrivé là, j’ai attendu que tout le monde soit présent avant de présenter une paire de gants à mon adversaire en le provoquant en duel. Une pièce était vide pour nous servir de ring. Je l’invitai donc à me suivre pour régler nos comptes. Bien sûr, il n’osa pas m’affronter. J’avais sauvé la face et étais considéré comme un homme « qui en avait ». Depuis ce jour, je faisais partie du collectif.

E.H. : Cette histoire fait remonter en moi un souvenir de collège. Un élève de quatrième, prénommé Hugo, se plaisait depuis quelques semaines déjà à me frapper du poing à l’épaule chaque fois que je le croisais. Le plus étrange est que je ne ressentais aucune méchanceté particulière de sa part, mais plutôt une envie de « jouer », comme un jeune tigre. J’avais cependant compris au bout d’un certain temps qu’il pouvait continuer ainsi encore longtemps et commençai à désespérer. C’est alors qu’à l’occasion d’un nouveau coup de poing je lui criai : « Arrête beauté ! » Stupéfait, il me regarda d’un air dégoûté, comme si ces paroles l’avaient sali. Puis il détourna les yeux et les talons…

F.B. : Que s’était-il passé ?

E.H. : Le sentiment pénible éprouvé en me faisant malmener était subitement venu s’associer à un souvenir de lecture : celui d’une profonde révolte ressentie devant les mauvais traitements (coups de fouets) infligés à Croc Blanc (héros animal éponyme du célèbre roman de Jack London) par son maître Beauty Smith, dit « Beauté ».

F.B. : Ah ! je comprends ! Vous êtes-vous reparlés ensuite ?

E.H. : Quelques jours plus tard, Hugo m’a demandé pourquoi je lui avais dit cela. Je lui restituai fidèlement la trajectoire qui avait été celle de ma pensée au moment où il m’avait frappé pour la dernière fois. Le fait est que les coups de poings ont ensuite cédé la place au rire.

F.B. : Quelles réflexions t’inspirent a posteriori cet épisode ?

E.H. : Aurai-je été capable de ne pas répliquer aux coups que j’avais reçus si j’avais été plus fort ? Me serais-je posé autant de questions ? Sincèrement, je n’en suis pas certain. Je me souviens en effet avoir rêvé, enfant, de « corriger » ceux qui profitaient de ma faiblesse pour me jeter dans les orties ou me faire avaler de la neige.

F.B. : Ce n’était là que révolte légitime !

E.H. : J’ai aussi eu envie de « punir », une fois devenu grand, les religieuses et les infirmières qui me giflaient lorsque, enfant hospitalisé, je réclamais la présence de mes parents en pleurant, ou, plus grave, qui m’arrachaient des mains les petits « trésors » (pièces de monnaie) que mon père m’avait apportés pour me consoler. J’ai compris bien plus tard ce qui était ici vraiment en jeu. Objet sans prix car venant de mon père, ces pièces symbolisaient de la manière la plus intime la vie qu’il m’avait transmise et qu’il souhaitait voir se déployer. En me les dérobant on a coupé mon lien à mon père, à ce qui était le plus fondamental pour ma construction en tant que sujet. Mon retour à la maison ne suffit pas à chasser l’angoisse de ne plus vraiment savoir qui j’étais au bout de trois semaines passées en milieu hospitalier. Quelque chose avait changé en moi qui relevait de l’indicible et de l’incommunicable à mes parents et à mes frères et sœurs. Je m’étais senti étranger à l’hôpital et ce sentiment perdura de retour chez moi. Sentiment que j’analyse rétrospectivement comme l’une des clefs de compréhension de mon rapport actuel à la virilité.

F.B. : Quel est-il ?

E.H. : À défaut de pouvoir ici te le dire précisément, je puis te décrire la manière dont je l’éprouve, à savoir comme confrontation à la mort présente dans les rapports de pouvoir et de domination condamnant la subjectivité à la rétraction, au repliement, à la mise en suspens, auxquels s’oppose le caractère intempestif de la vie.

F.B. : Comment définir plus précisément celle-ci ?

E.H. : Comme fait de vouloir faire autre chose que vivre en conformité à un monde indifférent. Vivre est, selon moi, vouloir être différent de ce monde.

F.B. : Mais, ce faisant, ne risques-tu pas de tomber dans le piège de l’orgueil viril ?

E.H. : Ce risque existe toujours quand on est homme, mais il me semble qu’un plus grand danger menace celui qui accepte de jouer le jeu du monde, autrement dit, d’être embarqué dans le même navire que ses maîtres et le lot de « gagnants » (tyranneaux) qu’il produit.

F.B. : Quel est ce danger ?

E.H. : Selon moi, l’illusion de croire que ce continuum puisse s’établir au bénéfice de tous, qu’en soutenant les gagnants, les perdants y trouveront leur compte.

F.B. : La servitude aurait-elle une origine rationnelle ?

E.H. : Une « métaphysique optimiste de la logique » [7] conduisant au plus misérable opportunisme nous a en effet peu à peu intoxiqués après avoir falsifié notre perception du réel. « La logique comme unique maîtresse conduit au mensonge : car elle n’est pas la seule maîtresse », disait Nietzsche…

F.B. : En rattachant ces dernières considérations au fil de notre discussion j’en déduis que la virilité serait, selon toi, non seulement meurtre de la sensibilité mais encore déni optimiste des aspérités du réel.

E.H. : Tel est bien ce que je pense. Mais ne laissais-tu pas entendre que la virilité pouvait signifier autre chose que la négation de la sensibilité et l’occultation rationnelle du réel ?

F.B. : C’est pourquoi il me semble important de bien distinguer ici entre virilité physique, virilité ingénieuse et virilité sociale ou défensive. La première n’empêche pas a priori l’expression de la sensibilité ; la seconde compose avec elle ; la troisième la condamne assurément.

Scène 2 : Situations critiques.

E.H. : Mais, comment la virilité ingénieuse peut-elle, selon toi, composer avec la sensibilité ?

F.B. : En cessant d’être défensive, donc d’occulter le réel des émotions ressenties, comme en cas de peur. Il n’est certes pas possible de travailler durablement sur un chantier ou dans un milieu à risques en pensant en permanence aux risques que l’on court : l’idéologie défensive de métier [8] est une construction inconsciente qui s’impose à tous. Cette construction consiste à affirmer qu’il n’existe pas de risques sur le chantier – sans quoi on ne peut pas travailler. Si un ouvrier a peur, les autres estiment qu’ils ne peuvent pas travailler avec lui. Ainsi l’idéologie défensive aboutit-elle à l’exclusion ou à la moquerie vis-à-vis de celui qui a peur. Pour travailler dans le bâtiment, la connaissance des gestes de professionnels et des termes du métier ne suffit pas ; il faut aussi savoir ne pas montrer sa peur et, même plus, dans certain cas, ne pas en avoir peur du tout, surtout lorsque l’on sait que la peur est contagieuse. Pourtant, certaines situations nous obligent à dépasser notre peur sans la dénier, au risque de nous mettre en danger de mort.

E.H. : Songes-tu là à une situation précise ?

F.B. : Je me souviens avoir été techniquement contraint, lorsque j’étais électricien, de tenir une journée durant dans une gaine technique où le câble, traversé par un courant de 380 wolts, était à nu. Au moindre faux pas je risquais la mort. Or, je n’y étais pas allé en me disant que j’étais un homme ; j’avais réellement peur et ne m’en cachais pas. J’ai compris alors que la peur pouvait faire travailler et rendre intelligent en poussant à inventer des solutions.

E.H. : Voilà une expérience qu’aucun philosophe de ma connaissance – et moi le premier – ne chercherait à faire. Or, cette dimension « répulsive » de la confrontation directe au réel me pose subitement problème en t’écoutant.

F.B. : En quel sens ?

E.H. : Je n’envie certes pas un héroïsme que tu t’es d’ailleurs plu à déconstruire. Simplement, il me semble que cette expérience t’a permis de manier un opérateur d’intelligibilité du réel auquel n’ont pas accès ceux qui croient possible de connaître le monde par raison pure ou encore d’« arraisonner » la nature.

F.B. : N’as-tu réellement jamais vécu une situation aussi décisive pour la définition de ton rapport au réel que celle que je viens de te décrire ?

E.H. : Je songe effectivement à une situation dans laquelle je me trouvais en très grand danger et dont le vécu m’a rendu moins philosophe que cardiosophe, c’est-à-dire, homme considérant le cœur – organique et symbolique – comme source de nos plus fortes pensées.

F.B. : Peux-tu m’en dire plus ?

E.H. : Dans cette situation, mon cœur n’était pas, comme le tien, menacé de survoltage externe, mais de dépolarisation interne, de ruine de la « matière électrique » ou de l’« esprit moteur » (je reprends ici les expressions d’un célèbre médecin-philosophe du XVIIIe siècle [9]) à l’origine de son mouvement. La phase dangereuse a duré six heures mais, contrairement à toi, je n’étais pas conscient car plongé dans un sommeil qui peut-être n’aurait plus de terme. Tu étais opérateur adulte et moi jeune opéré ; je pouvais encore moins que toi laisser stimuler mes perceptions inconscientes par la moindre pensée stoïque, comme celles habituellement inspirées par tout combat contre la mort.

F.B. : Quelle sensibilité est née de cette expérience – même sous anesthésie – de mise à vif de tes chairs ? Comment as-tu su composer avec elle en grandissant, puis en travaillant ?

E.H. : J’attendrai que nous avancions dans notre discussion pour te répondre. Pour l’heure, il me paraît important de te dire que tout en éprouvant cette sensibilité comme source de vulnérabilité, je ne l’ai jamais ressentie comme cause de faiblesse.

F.B. : Mais comment être vulnérable sans être faible ?

E.H. : Ni fort.

F.B. : J’attends ta réponse.

E.H. : En apprenant à se mouvoir dans l’improbable, à devenir soi-même l’improbable, à exister en dépit du bon sens, en quelque sorte. L’homme n’est-il pas une « corde sur l’abîme », un « pont » et non un but, un « passage » et une « chute » [10] ? Chute qui peut aussi avoir lieu dans les doux rivages de la vie après avoir approché le soleil noir de la mort.

F.B. : L’« homme improbable » dont tu viens de décrire les caractéristiques n’est-il pas l’antithèse de l’« homme flexible », dont l’avènement est le but de la société du risque qui le désigne comme seul homme courageux qui vaille ?

E.H. : Ce but est sans finalité et le courage d’un tel homme étrangement apathique : la folie d’accepter de recommencer constamment tout à zéro, comme signe d’une prétendue « rupture créatrice », n’a rien de commun avec celle qui se veut opposition obstinée aux artifices institutionnels et politiques visant à détruire la vie [11]

Scène 3 : Du courage

F.B. : … et l’espoir d’une vie digne.

E.H. : Telle fut l’aspiration des colonisés…, des femmes aussi, depuis longtemps déjà, comme le montre le propos de la philosophe Gabrielle Suchon, contemporaine de Spinoza : « Si, disait-elle, dans son Petit traité de la faiblesse, de la légèreté et de l’inconstance qu’on attribue aux femmes mal à propos (1693), l’on considère les choses en elles-mêmes et dans l’usage qu’en font les uns et les autres, on sera bientôt persuadé que celles où les hommes établissent leur force sont de véritables faiblesses : tels les duels, les vengeances, les poursuites, les excès et les débauches. Tout au contraire, ce que l’on fait passer pour faible chez les femmes, ce sont les effets d’une force héroïque : leur retraite et leur solitude, leur soumission et leur retenue, leur modération et leur patience dans les maux les plus fâcheux et dans les souffrances les plus terribles ; parce qu’il faut immanquablement plus de vertu et de courage pour la pratique de toutes ces choses que pour vivre à la manière de ceux qui suivent le penchant de la nature et le torrent de leurs inclinations ».

F.B. : J’ai vu, sur l’un de mes lieux de travail passé, à quoi pouvait correspondre le fait de se laisser emporter par ce « torrent d’inclinations », moins que jamais assimilable au vrai courage, car réduit à l’état de pure mise en scène de la virilité destinée à renforcer la cohésion défensive [12] L’obscénité, la pornographie et le traitement des femmes, réelles ou virtuelles, comme objets sexuels, qu’au besoin on se partage, deviennent alors courants. J’ai ainsi en mémoire le cas d’une scène incroyable dont j’ai été témoin, alors que je participais à la rénovation électrique d’un grand bâtiment. C’était vers la fin des années 1980. L’un des électriciens, vétéran du chantier, avait apporté une poupée gonflable sur le lieu de travail. Le pari était de « se faire » cette poupée. Cet électricien passa le premier comme pour montrer la direction (à l’image de l’ouvreur lors de compétition de ski). Il s’enferma dans une pièce et s’appliqua à « baiser » cette poupée. Finalement, quasiment tout le monde le suivit dans son « délire ». Cependant, il ajouta un paramètre supplémentaire. Non seulement, il fallait posséder la poupée, mais en plus il demanda expressément vingt francs à chacun pour avoir le droit de prendre la poupée. Aucune des personnes qui s’était engagée dans le processus ne fit marche arrière. Tout le monde fit la « queue » en attendant son tour de passage. De plus, entre chaque passage, l’électricien vétéran s’appliqua, avec un jet d’eau puissant, à nettoyer la poupée pour soi-disant la rendre propre…

E.H. : Nous sommes ici bien loin du « torrent au limon serein » qui s’écoule de la bouche du poète à qui les femmes ont appris la tendresse alors qu’il n’était qu’une « graine captive de loup anxieux », selon l’expression du poète [13].

F.B. : Le caractère spontané et unique de ce qui s’est passé rend l’analyse difficile. Un « torrent » semble en effet avoir emporté les ouvriers que l’on aurait tort de qualifier de pervers. J’ai plutôt le sentiment d’avoir été témoin d’un rite bien étrange dont la fonction a pu être de sceller une communauté de déni dans la honte éprouvée après coup.

E.H. : Le voile d’esthétisme pudique que je viens de jeter sur cette scène fait peser, en t’écoutant, un soupçon sur la solidité du point de vue à partir duquel je me suis exprimé. C’est comme si j’avais dit : « Moi – toujours déjà constitué –, comme sujet non-viril », je me sens au plus haut point éloigné des agissements de ces hommes. Mais est-il seulement possible d’avoir toujours été non-viril ? L’être d’une absence – de virilité – existe-t-il ? 

F.B. : Il me semble que l’épisode de la poupée renvoie à quelque chose de plus proche de nous qu’on ne l’imagine. La virilité se trouve dans les recoins les plus cachés de nous. D’où sans doute la difficulté de penser cette scène, même si la vulgarité des hommes concernés pose en fait, à mes yeux, moins problèmes que celle de plus rusés.

E.H. : Il serait trop facile de croire que nous puissions incarner ici le point de vue d’une quelconque raison. Mieux vaudrait sans doute plutôt essayer de faire état, sans agitation narcissique, de la difficulté des hommes à dialoguer avec le féminin. Il s’agit de quelque chose qu’il faut gagner sur soi à chaque instant. Et cela vaut également pour de nombreuses femmes qui contribuent à perpétuer la tradition virile en craignant que leurs fils ne soient pas assez virils…

F.B. : Comment contrer ce phénomène ?

E.H. : Sans doute en apprenant à devenir nous-mêmes, à vivre ce que Nietzsche appelait l’« expérience caractéristique » dont la répétition rend possible l’expression de notre caractère [14], l’affirmation de notre singularité. Autrement dit, en tentant de nous affranchir des stéréotypes de genre.

F.B. : Dépasser sa virilité supposerait donc la possession d’un caractère bien trempé…

E.H. : Pour ce faire, il ne faut pas avoir peur de l’excès [15].

F.B. : Je ne te suis pas bien ici. La recherche de l’excès n’est-elle pas au plus au point virile ?

E.H. : Je fais en fait ici allusion à l’opposition, chez Nietzsche, entre Apollon, homme de la mesure et de la perfection – du confort moral aussi ! – et Dionysos, homme de l’excès et de la démesure festive, de la tension et de l’ébranlement créateurs à travers le jeu des forces vitales accumulées dans la célébration joyeuse de la vie.

F.B. : En quoi, selon toi, le courage, qui suppose la possession d’un caractère, est-il lui aussi créateur ?

E.H. : Comme la vie, le courage se manifeste dans l’écart et permet celui-ci. Il est donc création supposant un engagement dissident du corps et de la pensée là où ils n’ont pas ou plus leur place.

F.B. : Le héros n’est-il pas celui qui pousse à l’extrême cette logique ?

E.H. : Le sujet héroïque est pour cette raison un sujet hors du commun, confondu avec l’instance idéale ou légale qu’il défend. Sa subjectivité relève non plus seulement de l’improbable, mais de l’inaccessible. D’où sa fragilité extrême. Il ne saurait donc s’apparenter à l’homme virilement courageux de la société actuelle.

F.B. : Pour quelles raisons ?

E.H. : En ce sens que ce dernier individu est un homme soumis, dans le rang, que mobilise la fiction en vertu de laquelle nul homme ne prendrait « conscience de lui-même comme d’un homme » sans la prise du risque de sa propre vie [16].

F.B. : Le courage viril serait-il donc soumission ?

E.H. : Je dirais même plus : servitude ! D’où l’opposition du vrai courage comme fortitude [17] ou générosité à la servitude, comme akrasie [18] ou infirmité du vouloir.

F.B. : Il est vrai, comme le montre Christophe Dejours dans Souffrance en France (1998), que l’on peut aller jusqu’à idéaliser l’obéissance inconditionnelle et le renoncement coûteux à la liberté individuelle qu’elle implique.

E.H. : Mais s’agit-il seulement d’idéalisation ? La servitude virile ne repose-t-elle pas, dans le contexte de la société du risque, davantage encore que sur l’idéalisation ou son contraire, le cynisme viril, sur la croyance erronée de l’Individu dans la nécessité, pour son salut, d’un investissement sans fin dans le processus de travail ?

 

Acte III

Atopie émotionnelle et atrophies sensibles

Scène 1 : La virilité obligatoire

F.B. : Cette servitude tenait déjà, avant l’avènement de la société du risque, comme « fin de l’histoire » (Fukuyama), à la nécessité absolue de prouver notre virilité, d’être des « hommes », pour ne pas être assimilés aux femmes. Il n’y a pas d’entre-deux.

E.H. : Cette virilité « obligatoire » complique notre rapport au féminin avec les femmes et en nous. Elle rend également ambiguë la posture des hommes qui se disent « féminins », comme le montre Pascale Molinier dans L’énigme de la femme active (2003).

F.B. : Les contraintes de la virilité sociale ne peuvent, selon moi, être contournées sans questionnement préalable du rapport à nos pères.

E.H. : C’est aussi ce que je pense.

Scène 2 : Des fils sans corps

F.B. : Selon moi, l’identité des fils se forge dans le corps de leur père, trop peu souvent conscients de l’importance décisive de cette grossesse symbolique. Force est en effet de constater que, d’une certaine manière, les fils sont laissés sans corps parce que leurs pères n’ont pas été assez affectueux avec eux. Autrement dit, le corps des fils a besoin, pour se construire, d’un contact étroit avec celui de leur père. Or, tout est fait pour empêcher ce contact.

E.H. : Mais ne touchons-nous pas ici à l’un des fondements de l’entretien de la domination masculine, à savoir l’atrophie des registres de notre sensibilité ?

F.B. : Il est absolument nécessaire que les hommes sachent cajoler leurs enfants. Ils pourront ouvrir la porte de la sensibilité et, ce faisant, découvrir la leur.

E.H. : Cette rétraction de la sensibilité, que la société demande aux jeunes garçons de savoir étrangler, lié à une absence de lieu de contact affectif, ou atopie émotionnelle, expliquerait ainsi le silence des hommes…

F.B. : C’est bien ce que je pense. J’ajoute juste que ce que tu appelles « atopie » renvoie dans mon esprit à l’idée d’extériorité. Les pères restent en effet le plus souvent à l’extérieur. Déjà, leur sperme vient de l’extérieur par rapport au lieu où évolue le fœtus. Aussitôt l’enfant né, les voilà mis à l’écart. Ainsi les fils ne pourront-ils pas se développer avec le corps du père, mais plutôt contre le corps de la mère, comme si le royaume du corps, des sens et des caresses appartenait exclusivement aux femmes, et celui de l’esprit, du monde extérieur et du travail, exclusivement aux hommes.

Scène 3 : Une double répression

E.H. : Quelles sont, selon toi, les conséquences d’un tel mouvement d’extériorisation des corps masculins ?

F.B. : Les hommes ont parfois peur de devenir pères, de crainte de faire revivre à leur fils les tourments dans lesquels ils ont été jetés pour jouer leur rôle, coupés de leurs sens. Le rapport que les hommes entretiennent avec leurs corps est en effet biaisé à la base. Il s’ensuit un refoulement de la sensibilité et de l’imagination sensuelle. Dans l’esprit du petit garçon, les hommes ne peuvent se laisser aller à toucher, à cajoler, à humer, à sentir, à rire et à pleurer ; il n’a vu ces comportements que chez sa mère. Le risque est que l’adolescent en vienne à nier qu’il a un corps. Il devra apprendre à réprimer sa sexualité naissante. Ainsi, plus tard, lorsqu’il fera l’amour (si on peut appeler cela de l’amour), il se concentrera sur son plaisir génital et s’interdira d’éprouver du plaisir en dehors des zones érogènes, de peur de se comporter en femme ou d’avoir l’air d’une femme aux yeux de sa partenaire. C’est peut-être aussi pour cela que certains hommes s’adonnent, à côté de cela, de manière effrénée aux plaisirs qui permettent d’être sensuels, sans être qualifié d’homosexuel : l’amour du vin et de la bonne chère.

Scène 4 : Un « composé original »

E.H. : Comment alors renouer avec notre vie sensible ?

F.B. : La psychanalyse me paraît l’une des voies possibles ; elle m’a permis de me débarrasser en partie des conditionnements et habitudes inculquées par la « société ». Aussi ai-je cessé de ressentir l’identité-identification sexuelle comme étant une donnée importante et pertinente. Intérieurement, dans mes comportements et dans mes rapports avec autrui, je ne me sens ni homme ni femme, ou plutôt je me vois comme un composé original des deux permettant l’inventivité. Bien sûr, j’ai un sexe anatomique de type masculin et je ne le nie pas, mais ça n’a pas plus d’importance que la longueur de mes doigts de pied. Psychologiquement, je suis homme et femme, masculin et féminin. À certain moment, je me sens plus homme ou plus femme, même si mon côté homme ressort plus souvent, mais cela ne me pose aucun problème. Je m’en porte très bien, et même je me sens bien mieux que je ne l’étais quand j’étais prisonnier du dogme de l’hétérosexualité et de l’identification masculine exclusive. Ma personnalité n’a pas besoin de s’identifier à l’un des deux genres pour s’épanouir et se développer parfaitement. Au contraire, elle ne s’est véritablement épanouie qu’à partir du moment où elle s’est détachée de cette identification de genre sclérosante, mutilante et aberrante.

E.H. : Mais ce détachement ne nous place-t-il pas dans une situation inconfortable ? Ne cessons-nous pas alors de pouvoir habiter le monde des hommes sans être en mesure de rejoindre une autre rive ?

F.B. : Comment cela ?

E.H. : Peut-être en essayant d’imaginer avec les femmes une autre communauté de vie possible.

F.B. : Je commencerais par leur avouer le sentiment d’usure lié à l’incessant combat que nous devons mener pour cesser de paraître des hommes à tout prix, y compris auprès d’elles. Je leur crierais aussi mon désir de jeter aux orties l’uniforme de l’amour-propre qui nous empêche de vivre tranquillement et le froc des normes qui m’a longtemps empêché de les aimer simplement.

E.H. : Je leur crierais ma haine du mot « possession », avec l’état de froide hostilité temporairement masqué par le flot de la sensualité, auquel il renvoie en fait [19] .

 

Acte IV

 Bornes ou discontinuités ?

 Scène 1 : Entre raison et « déraison »

F.B. : Venons-en enfin à la considération du rôle joué par le regard que nous portons sur nous-mêmes dans la construction de notre « devenir-viril ». Il s’agit en effet, selon moi, d’un aspect décisif. L’image valorisée ou non que nous nous faisons de nous-mêmes joue, de mon point de vue, un rôle déterminant. Le fait d’être, comme on dit vulgairement, « issus de l’immigration », comme si celle-ci pouvait être comparée à un marécage, procure une image autre de soi, de sa virilité.

E.H. : Je me souviens en effet avoir longtemps vécu en moi la tension créée par la société entre un principe viril à la fois dévalorisé et exacerbé –, incarné par mon père kabyle, et un principe de mesure et de raison incarné par ma mère française. J’ai grandi sans comprendre la souffrance profonde de mon père qui avait « traversé la mer », l’expression est de lui, pour échapper aux descentes de l’armée française et au Front de Libération National, qu’adolescent il ne voulait pas rejoindre.

Scène 2 : L’« ennemi intérieur »

 F.B. : Longtemps après la fin de la guerre d’Algérie, ma mère m’a raconté qu’un de ses oncles, septuagénaire, avait été jeté vivant dans un puits par l’armée française pour n’avoir pas révélé où se trouvait son fils moudjahid. Mon arrière grand-père maternel, lui aussi septuagénaire, a été mitraillé sur la place du village pour les mêmes raisons.

E.H. : Nos ascendants étaient considérés comme des cancrelats que l’on pouvait supprimer sans avoir besoin d’éprouver de haine pour eux puisqu’ils n’étaient pas même déclarés ennemis. Les « événements d’Algérie » ont très tardivement reçu le nom de « guerre », lui-même occultant la réalité du massacre alors en cours de celles et de ceux dont l’existence avait été réduite, de longue date à l’état de simple présence [20].

F.B. : Mais comment avoir seulement l’idée d’écraser un cancrelat ?

E.H. : Sans doute en en faisant un être à écraser.

F.B. : Si je te comprends bien, il est impossible, de notre point de vue, d’engager une discussion sur la virilité sans regarder en face cette réalité.

E.H. : Tel est bien ce que je pense.

F.B. : La virilité serait donc ici encore la faculté d’infliger un mal à autrui et de le commettre sans broncher[21] ?

E.H. : Impassibilité qui, si l’on en croit certains témoignages, se transmue parfois en vive jouissance.

F.B. : Pourtant, comme le montre le film, L’ennemi intérieur, beaucoup moins de sadiques qu’on ne le supposerait et beaucoup plus d’humanistes, d’anciens résistants et de séminaristes qu’on ne l’imagine, ont torturé ou massacré en Algérie.

E.H. : C’est en effet l’un des faits les plus troublants de l’affaire. Sauf que, à y regarder de près, rien de tout cela n’est étonnant. L’indigène algérien, privé de nom politique, expression symbolique de l’égalité, qui rend la vie possible a, en effet, toujours été considéré comme un corps hostile au principe de raison, notre Raison universelle, héritière des Lumières, donc à mater ou à détruire sans état d’âme.

F.B. : Tel fut en particulier le cas le 8 mai 1945, le jour de la capitulation de l’Allemagne nazie, du triomphe de la Civilisation sur la Barbarie…

-E.H. : Le massacre de Sétif ne peut être pensés comme fâcheuse coïncidence ou simple accident. Le 8 mai marque en effet le début d’une série d’opérations menées contre les colonisés où le nihilisme du système colonial se révèle dans toute sa plénitude [22]. Les idéaux de liberté et d’égalité, qui s’étaient imposés dans le nouveau contexte de la victoire sur le camp fasciste, ne semblent en effet pas avoir produit leurs effets sur la situation coloniale. La vaste révolte des colonisés du Nord-Constantinois fut en effet suivie d’une terrifiante répression étatique. La population colonisée a été écrasée à un point tel qu’elle en sera, comme le dit notre compatriote Sidi Mohammed Barkat, pour ainsi dire « médusée » pendant près de dix ans [23]. Et toi comme moi sommes des enfants de ce 8 mai, de cette indignité dont les fondements institutionnels et politiques n’ont jusqu’alors pas été pensés.

Scène 3 : Discontinuité

F.B. : Ce que tu me dis me rappelle la souffrance éprouvée en voyant mon père raser les murs.

E.H. : Le mien ne nous a pas appris à parler kabyle, donc à penser avec les catégories de cette langue afin de favoriser notre intégration à la société française où, espérait-il, nous serions enfin considérés comme des sujets humains.

F.B. : Oui, mais au prix d’une lobotomisation linguistique et conceptuelle.

E.H. : Ce qui me semble ici le plus paradoxal est que cette privation m’a toujours été donnée à voir par la société comme une positivité. Illusion renforcée en moi par l’absence de langue et de pensée fantômes venant douloureusement rappeler une fonction et un exercice antérieurs.

F.B. : Pourtant, moi qui vient de te parler en termes si tranchés, j’avais honte d’être Kabyle et que l’on entende parler cette langue par ma mère. Le Français me paraissait être un être supérieur. La porte de chez mes parents était une borne frontière entre les vies kabyles en suspens car ne pouvant se déployer – et vies françaises.

E. H. : S’agissait-il d’une borne ou d’une discontinuité ?

F.B. : C’est-à-dire ?

E.H. : Contrairement aux limites qui sont ouvertures sur une extra-territorialité physique ou cognitive, les bornes sont de pures négations, de pures clôtures [24] . Mais avec la discontinuité nous renforçons encore la négation.

F.B. : Peux-tu préciser ta pensée ?

E.H. : Aucun continuum n’existait entre les colonisés supposés appartenir à un plan conçu comme magma d’individus, opposé à un plan qui se pensait comme un monde à part entière. L’image de la borne-frontière séparant deux mondes est donc inadéquate. Nous sommes plutôt ici en présence de deux plans différents qui ne se croisent le plus souvent de façon mortifère qu’au point de l’exploitation, de la servitude, du mensonge, des sévices et de la destruction [25].

F.B. : Ton propos illustre bien l’idée du « couvercle de béton » situé au-dessus de la tête des indigènes, hommes et femmes confondus, qui enferme en rendant tout dehors inaccessible.

E.H. : Je ne fais que parler de l’« humanité intensive » ou en suspens, dont le corps et le cœur ne peuvent déployer leur puissance de vie.

 

Épilogue

F.B. : Si tu le veux bien, essayons de prendre le large !

E.H. : Oui, prenons notre baluchon ! Allons écouter une musique capable d’exprimer le cœur des choses, leur noyau intime antérieur à toute forme ; ouvrons nos cœurs à une poésie se voulant « l’expression non fardée de la vérité » et qui doit, pour cette raison, « rejeter comme une parure trompeuse la prétendue réalité de l’homme civilisé » [26].

F.B. : Allons ! Fuyons ce déshonneur de la vie.

E.H. : Échappons au filet de la civilisation de l’« homme théorético-viril ». Apprenons la langue fabuleuse capable de déconstruire les mythologies viriarcales.

F.B. : Revoyons toute notre syntaxe en nous laissant porter par la musique et les chants de la vie !

*

* *

[1] Delphine Gardey et Ilana Löwy (dir.), L’Invention du naturel. Les sciences et la fabrication du féminin et du masculin, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2000, 227 p. (cité p. 150).

[2] Saint-Augustin, Les Confessions, Livre premier, chap. XVII.

[3] Richard Sennett, Le travail sans qualités. Les conséquences humaines de la flexibilité (1998), traduit de l’anglais (États-Unis) par P.-E. Dauzat, Paris, Éditions Albin Michel, 2000.

[4] Erving Goffman, L’arrangement des sexes (1977), traduit de l’anglais (États-Unis) par H. Maury, Paris, Éditions La Dispute (coll. « Le genre du monde »), 2002.

[5] Voir Nicole-Claude Mathieu, « Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychique de la conscience dominée des femmes, et de quelques unes de leurs interprétations en ethnologie », chap. V de L’anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Éditions Côté femmes, 1991.

[6] Marie Pezé, Le deuxième corps, Paris, Éditions La Dispute, 2002, p. 59.

[7] Voir Nietzsche, Le livre du philosophe, I, 72.

[8] Concept employé dans le champ de la psychodynamique du travail – courant théorique analysant les rapports entre organisation du travail et santé psychique, initié par Christophe Dejours au début des années 1980 – pour désigner une forme radicalisée de stratégie collective de défense, avec le passage du déni de perception de la réalité à l’ordre de l’imaginaire.

[9] Jean-Bertrand Sénac, Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies, Paris, Éditions Briasson, 1749.

[10] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885, prologue.

[11] Voir Sidi Mohammed Barkat, Le corps d’exception. Les artifices du pouvoir colonial ou la destruction de la vie, Paris, Éditions Amsterdam, 2005.

[12] Voir Anne Saouter, « L’espace homosexué du rugby : le masculin en questions », Les cahiers du genre, 2000, 29, p. 82-100.

[13] René Char, Fureur et mystère, « Hommage et famine ».

[14] Nietzsche, Par-delà le Bien et le Mal, 1886, aph. 70.

[15] Nietzsche, La naissance de la tragédie, 1872, 3-4.

[16] François Ewald et Denis Kessler, « Les noces du risque et de la politiqueé, Le débat, n° 109, mars-avril 2000, p. 63.

[17] Du latin fortitudo, force d’âme (voir Chantal Jaquet, Pascal Sévérac, Ariel Suhamy [sous la dir.] Fortitude et servitude. Lectures de l’Éthique de Spinoza, Paris, Éditions Kimé, 2003).

[18] De a-kratos, privé de force, l’akrasie désigne la faiblesse de la volonté renonçant au meilleur qu’elle peut atteindre (voir Donald Davidson, Les paradoxes de l’irrationalité [1991], trad. par P. Engel, Paris, Éditions l’éclat, 2003)

[19] Tolstoï, La Sonate à Kreutzer, 1889.

[20] Sidi Mohammed Barkat, Le corps d’exception…, op. cit.

[21] Voir Christophe Dejours, Souffrance en France, Paris, Éditions du Seuil, 1998.

[22] Sidi Mohammed Barkat, Le corps d’exception…, op. cit.

[23] Sidi Mohammed Barkat, « L’indigène, la terre et le pays : le point de vue d’un philosophe », Hommes et Libertés. Revue de la Ligue des droits de l’Homme, 131, Paris, Éditions La Découverte, 2005, pp. 54-55 ; « L’Algérie à la Libération : guerre des images et terreur totale », Collège international de philosophie, décembre 2004.

[24] Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science, 1783, § 57.

[25] Sidi Mohammed Barkat, Le corps d’exception…, op. cit.

[26] Nietzsche, La de la tragédie, 1872, 8.

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