Ni France ni Algérie

Ni France ni Algérie de Pascal Dandois

Enfant, lors de nos vacances à la mer, je n’ai jamais connu la baignade en compagnie de mon père, d’ailleurs par la suite il ne venait même plus à la plage, il restait au camping. Il ne se baignait jamais, je ne sais même pas s’il lui arrivait de se tremper dans une baignoire. En effet, il avait ramené de la guerre d’Algérie une sorte d’hydrophobie, c’est ce qu’il m’a raconté. Pendant un quartier libre en Algérie, pour passer le temps avec d’autres, il sont allés à la rivière. Alors qu’il nageait, il a été frôlé par la mort, des cadavres flottaient entre deux eaux, des maccabées pas beaux à voir et sans doute mutilés. Après ça, il n’a jamais pu s’immerger dans la flotte.

Des cadavres, il en avait aussi ramené sur quelques fascicules militaires qu’il avait conservés. En Algérie, il travaillait une part de son temps dans des bureaux où il faisait la revue de presse des officiers (il en conserva un certain goût pour la lecture de la presse. Je ne suis pas sûr qu’il ait jamais lu un livre mais des journaux, ça oui ! il en a conçu, grâce à sa mémoire phénoménale, une culture générale qui lui permettait de faire illusion dans nombre de situations, et la capacité d’exploser quiconque au « Trivial pursuit » )

Il a été quand même exposé à des risques mortels en Algérie. Il devait aller faire son tour de garde dans le mirador ; lorsqu’il grimpait, il n’était pas à l’abri d’un « sniper » tapi quelque part qui pouvait le flinguer sans sommation. Peut-être que mon père était planqué dans les bureaux parce que ses frères ainés eux aussi avaient fait la guerre. Ils s’en sont sortis indemnes, parfois miraculeusement. En effet ; il paraitrait (c’est ce qu’on racontait dans la famille) que l’un de mes oncles l’aurait échappé belle en Algérie ou peut-être en Indochine ; il avait retrouvé, dans son paquetage, les balles de l’ennemi arrêtées par je ne sais quelle gamelle ou boîte de conserve.

Outre un pin’s accompagné d’une médaille à la con, mon père avait donc rapporté en France le fameux fascicule de l’armée. Il l’avait montré à la famille qui m’en a parlé bien des années plus tard. Alors que j’étais à peine né, il l’avait prêté à quelque obscur ami mais il ne l’a jamais récupéré. Ce qui n’était pas plus mal, sinon qui sait, avec ma manie de fureter dans les placards, si je ne serais pas tombé dessus comme ses revue pornos.

Avec cette guerre d’Algérie, mon père avait aussi acquis ce que j’appellerais une certaine « bougnoulophobie ». « Bougnoule » un mot dont il abusait parfois. Un mot dont j’aimerais un jour qu’on me fasse l’historique précis ; dans ses San-Antonio, avec sa gouaille humoristique, Frédéric Dard l’utilise, mais il le fait à propos d’un noir, bizarre, sans doute encore un mot dont le sens a dérivé.

La « bougnoulophobie » de mon père était surtout « théorique ». Dans les faits, elle n’était pas si claire que ça, je m’en suis aperçu un jour que nous nous promenions dans la rue ; nous avons vu un vieil homme, visiblement et auditivement maghrébin voire même algérien, en train de demander son chemin à un couple de bourgeois qui l’a ignoré avec mépris. Mon père, choqué par ce mépris, était allé aussitôt porter secours à « l’étranger » et l’avait aidé à s’orienter. J’en avais conclu que sa « bougnoulophobie » s’arrêtait là où commençait son empathie. Je lui en ai fait la remarque et il n’a pas su quoi répondre, comme la fois où je lui avais dit qu’il devrait plutôt en vouloir à ceux qui l’avaient envoyé à la guerre plutôt qu’aux « bougnoules » comme il les nommait.

Ma mère, un jour, a quitté mon père avec les enfants. On est retournés vivre en région parisienne. Elle était gérante d’un magasin Félix Potin à Paris. En face, il y avait un bistrot tenu par un kabyle dont elle a fait la connaissance. Ils se sont mis en couple, apparemment elle ne faisait pas grand cas de la « bougnoulophobie » de mon père. Elle habitait la plupart du temps chez lui dans son studio au dessus du bistrot, ça lui faisait moins de transport pour aller au magasin. Elle ne venait plus beaucoup à l’appartement de ma grand-mère où nous habitions tous ensemble avec ma petite soeur. Mon père était à la recherche de la moindre « embrouille » pour foutre la merde dans le divorce, garde des enfants etc., et l’absence de ma mère pouvait potentiellement être une raison valable. Mon père, affecté par cette rupture, téléphonait souvent. C’était à moi qu’était réservé le soin de lui répondre. J’étais bien emmerdé quand il voulait absolument parler à ma mère qui n’était jamais là. Il était naturellement jaloux comme une teigne, alors lui dire de but en blanc qu’elle vivait avec un « bougnoule », et qu’en plus elle vivait de moins en moins avec nous, même si on allait là voir au magasin, ça j’en étais incapable. Ce fut une situation très pénible pour moi. Il a su un jour, je ne sais pas comment, où ma mère travaillait, qu’elle vivait avec un algérien et il a aspergé son magasin à la bombe lacrymogène. Il n’a jamais eu de contact direct avec Moussa (c’était le prénom de l’ami kabyle de ma mère).

Mon père est mort à 50 ans, d’une certaine façon des suites de la guerre d’Algérie puisque c’est là bas qu’il a commencé à fumer les clopes que l’armée donnait aux soldats. Il est mort d’un cancer du poumon. Je dois avouer que je ne sais pas trop analyser mes relations avec mon père, il n’était pas violent, pas physiquement en tout cas, il ne m’a en tout et pour tout donner qu’une seule bonne claque dans la gueule. Beaucoup de zones de sa vie me sont obscures – je n’ai jamais vu la moindre photo de lui enfant – mais j’ai l’impression qu’il a connu de nombreuses phases dépressives tout au long de son existence, il pouvait tout aussi bien être terrible, effrayant, que  très gentil. Il ne crachait pas sur l’alcool même si on ne peut pas vraiment dire qu’il était alcoolique. Il était apprécié par beaucoup de gens, il avait de l’esprit. J’ai eu au moins deux pères, peut-être trois, celui de ma petite enfance  à Créteil, celui de mon enfance dans le restaurant meusien qu’il a tenu avec ma mère, et celui de mon adolescence pendant laquelle  je n’ai vécu avec lui que par intermittence. Il est mort quand j’avais 18 ans. Je ne lui ai pas connu de conquête féminine, sinon celle dont j’ai su l’existence parce qu’elle lui avait piqué un blouson. Je partageais avec lui un goût prononcé pour l’humour. Mais je ne sais que dire de la pertinence et de l’objectivité de mon ” jugement ” à son égard. Peut-être que l’expérience de  la guerre de mon père m’a donné une forme de détestation de tout ce qui est militaire ou qui relève de la nation, comme ma détestation de tout ce qui relève du capitalisme vient peut-être de son “éviction” de la banque Société Générale.

Moussa était très sympa, il avait sa femme et ses enfants en Algérie. Quand ils sont venus en France pour des raisons de santé, nous nous sommes rencontrés. Moussa avait des revenus en France avec son bistrot et entretenait sa famille de l’autre coté de la Méditerranée. Je sais pas vraiment si sa femme et ma mère appréciaient beaucoup cette polygamie binationale, s’il fallait y voir quelque chose de machiste, mais de toute façon ce n’était pas mes affaires. On se faisait des gueuletons, des soirées couscous ou boulettes dans son troquet. Quelque fois je discutais avec lui, il m’a parlé un soir du sacrifice d’Abraham. Je n’ai aucune affection pour l’Islam, comme pour toutes les religions, et c’est un euphémisme. Outre les histoires du Coran qu’il accommodait à sa sauce, Moussa avait des anecdotes à raconter qui me semblaient souvent plus intéressantes ; celle d’un immigré algérien qui, dès son arrivée en France, ramasse un billet de 50 balles par terre, et en conclut que c’est ça la France ; alors il décide de se consacrer à plein temps à la recherche de biftons sur le trottoir et du coup se clochardise. Vous tirerez vous même, si vous le voulez, la morale de ce conte.

Après de multiples allers-retours pour des raisons sentimentales et administratives comme la vente de son café, Moussa a fini par rentrer définitivement en Algérie, près de Bougie où il a fait agrandir sa maison, une vaste bâtisse où il logeait toute sa famille. Il y a fondé son musée personnel consacré à la guerre d’Algérie, une exposition permanente de documents glanés ici ou là. Je l’ai vu sur les photographies qu’il nous avait montrées. La libre relation entre Moussa et ma mère arriva d’un commun accord à son terme.

La « bougnoulophobie » de mon père n’a jamais déteint sur moi, je suis hermétique à toute forme de racisme, pour la simple raison qu’une « identité collective » est un oxymore. Une identité ne peut pas être collective même s’il y a des points communs entre les individus. Je considère les êtres humains comme des individus, je les considère en somme comme je veux être considéré moi-même, au-delà des idées communes, des fictions, des fantasmes culturels ou idéologiques. Étrange comme le mot « identité » peut dire une chose et son contraire et ainsi n’avoir aucun sens. Je ne me sens de nulle-part, je suis incapable de m’identifier à un lieu géographique, et c’est pas parce qu’on me rabâche depuis l’enfance que je suis français, blanc, brun, mâle etc. que je me sens Français. Je sais que la carte n’est pas le territoire, je sais distinguer une idée abstraite d’une idée concrète, ce qu’on appelle à tort et à travers la « réalité », ou plutôt l’idée qu’on se fait, du réel. En fait, je ne sais même pas vraiment situer précisément les départements français sur une carte, et je me fous éperdument de la « France » et de l’« Algérie », autant que du Cantal ou du Guatemala. Je me contente d’être là où je me trouve. « Où je me trouve » dans les deux sens tu terme ; où je suis et où je fais la découverte de moi-même (y compris à travers les autres) ou pour le moins ce que je parviens à être malgré toutes les vicissitudes de l’existence.

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