Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul

LE JEUNE INDÉPENDANT à Alger, 2012

ENTRETIEN AVEC CLAIRE TENCIN

” J’ai toujours été liée à l’Algérie ” 

Nous sommes réunis aujourd’hui autour de votre roman « Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul ». Comment, en tant que jeune auteure, avez-vous pu assumer jusqu’au bout ce titre coup-de-poing sans ignorer la résistance que le mot «bougnoul» ne manquera pas de susciter du côté algérien et, peut-être même, du côté français ?

Claire Tencin : Les Français peut- être plus que les Algériens pourraient être affectés par ce mot.
Parce ce que «bougnoul» rappelle ce qu’il y a d’inhumain dans le passé colonial français et dans notre société actuelle où il circule encore. Cette phrase du titre ne m’appartient pas, je l’ai réellement entendue à un repas dominical en province. J’ai choisi après beaucoup d’hésitation d’en faire le titre parce que je la trouve aussi violente que poétique dans son paradoxe qui est celui que pose toute guerre. Le livre s’interroge sur ce qu’est un héros. Est-ce celui qui est fier d’avoir accompli son devoir ? Ou est- ce celui qui a résisté à ce permis de tuer ou qui a refoulé cet ultime geste? Cette phrase, je l’ai entendue comme un cri venu percer le silence de mon père.

Dans le texte, la voix de la narratrice se mêle à celle du père, et du coup il s’en dégage un malaise, comment l’expliquez-vous ?

Certes, le texte répond à une forme narrative un peu étrange. Il m’est sorti du corps en vrac. J’ai mis quinze jours pour l’écrire. Il y a comme une voix qui a voulu s’ex- primer et qui a usé de mon corps pour y parvenir. D’ailleurs ce n’est peut être pas moi qui m’exprime. Ce n’est pas tout à fait un «je» qui a pris la parole pour dire. Ce « nous » qui veut dire, s’est posé la question de comment dire ? Comment dire, en effet, sinon, avec les mots qu’on ne veut pas dire.

Est-ce un combat, ce texte, pour vous ?

Non, pas un combat, c’est un danger, une prise de risque dont je n’ai pas mesuré l’ampleur. J’interroge un lieu resté trop longtemps tabou, devenu interdit, par tant d’années de silence.
J’interroge dans une langue avec la contrainte de taille, celle de projeter et d’inventer des mots qu’on n’a pas dits. Peut-être que ce texte était sur le bout de ma langue toute ma vie et puis un jour, il s’est échappé.

Un peu comme un déserteur ?

Oui, il s’est échappé avec fluidité et nécessité, comme s’il avait pris tout son temps pour s’exécuter.
Mais il faut savoir qu’il a pu sortir de cette façon aussi après la mort de mon père qui, lui-même, comme le héros, a été un engagé en Algérie pendant la guerre.

Le silence du père n’était-il pas déjà en lui-même une mort pour vous ?

C’est une sorte de paradoxe, maintenant que le père a été mis sous un silence définitif, inéluctable imposé par la mort, j’ai senti la nécessité de ressusciter sa parole ou, à défaut, de lui restituer le pouvoir de dire ce qu’il a tu pendant quarante ans.

A votre avis, a t-il choisi sciemment de se taire ?

Non, je ne crois pas que les soldats aient choisi de ne pas dire.
A mon sens, ils n’avaient pas les mots pour dire cette guerre. Finalement, savaient-ils seulement ce qu’il y avait à en dire ?

Cette parole qui n’a pas trouvé de mots pour être dite au bon moment et qui a dû emprunter votre langue pour s’exprimer plus de cinquante ans après, vous a-t-elle dépossédée de vous-même?

Au contraire, elle ne m’a pas dépossédée de moi, elle m’a rendue à moi. Au moment où cette parole s’est exprimée, j’ai senti que j’étais dans un rapport juste avec moi- même, de là d’où je viens, avec cette histoire de l’Algérie.

Dès ma naissance, mon existence s’est construite avec la guerre d’Algérie et notamment avec le silence qui a entouré cette guerre perpétuelle à la maison, dont on ne sentait qu’une présence cacophonique.

Beaucoup de personnes ont été surprises par le ton du récit, et certains lecteurs l’ont même trouvé «brutal». Qu’en pensez-vous ?

Oui, c’est un coup-de-poing dans la gueule. Un geste sans doute plus inattendu que brutal. Mais que le texte soit brutal ou non, ce n’est pas la question.

Pour moi, la question du langage est primordiale dans la décision d’écrire : je dirais que le récit est sous-jacent à la langue qui le transporte. Peut-être aussi parce que je suis une femme et que j’ai conscience que la parole d’une femme ne va pas de soi en littérature comme dans le monde politique. Notre langue porte en elle sa brutalité qui, pour moi, ne doit en aucune façon être éludée dans la littérature. Au contraire, la littérature doit circuler sur des territoires périphériques, là où on a encore peur de s’aventurer, comme celle de la figure paternelle. La littérature doit monter à cru sur les mots. Dans ce récit, les mots sont crus car l’univers que j’évoque n’a pas les moyens de s’embarrasser d’explications ni de précautions. Je tripote le langage dans ses retranchements, le mot «bougnoul» suffit à dire une réalité qui n’a pas besoin d’être justifiée. La langue innerve toute la société comme la circulation sanguine du corps humain. Elle bat la mesure de l’humain et du mode de pensée auquel l’individu appartient. Donc, pour en revenir à votre question, mon langage n’est pas brutal, il est perçu comme brutal. C’est tout à fait différent.

En Algérie, au lendemain de l’indépendance, toute une génération a été aliénée par un discours redondant qui a imposé le FLN comme l’unique héros de la guerre et, donc, le seul légitime du pouvoir. Ce discours a produit un effet pervers sur la population qui a du mal à s’approprier cette histoire et le combat politique. La France, en choisissant de traiter cette histoire par le déni, n’a t-elle pas, de son côté, entretenu une guerre sans fin?

J’ai l’impression qu’en France pour des raisons historiques évidentes, notamment Mai 68, on n’a pas voulu s’interroger sur le passé immédiat, c’est-à-dire la fin de l’Empire français. Mai 68 est arrivé avec un grand mouvement d’euphorie, de libéralisation des mœurs, d’émancipation des femmes, d’une nouvelle donne politique. Et l’Algérie qui a fini dans un drame innommable symbolise ce passé colonial. On a préféré l’escamoter et mettre dans un placard ses cadavres et ses rancœurs. Les trois départements français d’Algérie représentent une perte non seulement territoriale mais surtout une perte affective irréparable pour la France et une partie de sa population. C’est aussi le symptôme d’un échec idéologique et politique, celui de la mission civilisatrice de la France.

Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui que Mai 68 a été une occasion de construire réellement une France nouvelle ?

Je ne sais pas, ce dont je peux parler, c’est que Mai 68 a dansé sur les cadavres du monde colonial. Et pas seulement les cadavres de l’Algérie, mais sur tous les autres, ceux d’Indochine aussi. Enfin, tous les cadavres de plus de deux siècles de colonisation. Il y a eu un silence qui s’est installé dans les familles, et au niveau de l’Etat aussi, comme j’en parle dans mon livre. Les soldats se sont tus au sein de leur famille, pour oublier et continuer à vivre mais, surtout, l’Etat les a ignorés, cet Etat qui n’a même pas voulu nommer cette guerre, qui a ignoré si longtemps la torture, les condamnés à mort, les dégâts causés par les essais nucléaires de 1962 dans le Sahara. Toute ma génération est née dans le silence. Cette année encore avec le Cinquantenaire, je ne suis pas certaine qu’on aborde vraiment le sujet, c’est- à-dire la nature des liens que nous pouvons nouer avec un peuple qui a été asservi à la France pendant un siècle et demi.

Lors de la présentation de votre livre, à un moment donné, vous dites que «ce n’est pas un livre sur la guerre d’Algérie ». Dans ce cas-là, en quoi concerne-t-il le public algérien que vous voudriez pourtant toucher ?

C’est vrai, bien que le récit évoque en creux la guerre d’Algérie, ce n’est pas un livre sur cette guerre. Le propos évoque le fait qu’une guerre occultée, qui a eu lieu loin de la métropole, s’invite dans les foyers français après coup. Même quand j’évoque la torture, j’en parle en tant que réminiscence ressurgie dans les familles, qui s’est manifestée à travers une angoisse omniprésente, des cauchemars récurrents, une culpabilité pesante du père. Les pères ont rapporté leur honte, leur trouille, c’est ça que je raconte dans mon livre. Il n’y a pas de jugement là-dessus, je ne peux pas, à mon échelle, juger des atrocités qui ont été subies à la fois dans la partie algérienne et la partie française. Ce que je tente d’exprimer, c’est ce que ces hommes abîmés nous ont ramené dans ce silence caco- phonique. C’était un silence plein de bruit, de coups de feu, de frayeurs, de hurlements, de fellaghas planqués dans la cuisine, dans les toilettes… C’est de tout cela dont je veux parler dans mon livre, de tous ces bruits qui n’étaient pas verbalisés.

Peut-on comparer pour autant la souffrance de deux peuples ?

En effet, on ne peut pas comparer la douleur des Algériens avec celle des Français, c’est pour cela que ce n’est pas un livre sur cette guerre. Dans mon récit, je tente d’expliquer comment nous, Français, enfants héritiers de ces soldas, nous avons aussi subi des dommages collatéraux, comme les Algériens, mais sur un autre plan. Au début, quand je raconte la chronique d’une petite ville française, avec cette famille algérienne qui tenait l’unique bistrot du quartier où tout le monde se réunissait, Algériens comme Français, je pose la question : Qu’est-ce qui se passe quand des enfants de Français rencontrent des enfants d’Algériens ? On ne parlait pas de cette guerre entre nous, mais on savait, dans l’intime, que quelque chose de tragique avait eu lieu entre nos deux peuples. Nous, enfants, on corrigeait, on réparait, on essayait de créer une paix, mais une paix provisoire, précaire, parce que la colère des adultes revenait souvent exploser dans ce rapport fragile.

Pensez-vous que c’est ce silence qui rend la rencontre impossible ?

Non, je ne pense pas que la rencontre soit impossible, elle est incompréhensible. J’essaie de décrire un soldat engagé – sans engagement d’ailleurs, un prototype qui réunit tous les symptômes engendrés par la guerre. Il a construit le déni et le silence et les a transmis à ses enfants involontairement. Ce texte peut intéresser les Algériens dans le sens où il leur permet de prendre conscience que ça été un drame aussi pour nous et que nous avons souffert à travers la souffrance de nos pères. J’ai toujours été liée à l’Algérie pour des raisons que je ne m’explique pas, mais sans doute voulais-je réparer cette fêlure qu’il y a entre nos deux peuples.

Propos recueillis à Paris par Hafida Saklaoui

LE JEUNE INDÉPENDANT DU JEUDI 22 NOVEMBRE 2012

Recension pour Diacritik : La guerre d’Algérie en ligne de mire